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Vie du cardinal de Bonnechose, archevêque de Rouen – T. 1

Mgr Besson
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CHAPITRE V
(1/3)

L'école de Strasbourg. – Mlle Humann. – M. l'abbé Bautain. – Sa conversion. – Ses disciples. – Son ordination. – Retraite prêchée à Besançon. – M. Goschler. – Rapports de M. Bautain et de M. Goschler avec Henri de Bonnechose. – Départ de Henri de Bonnechose pour l'Alsace. – Il reçoit les ordres sacrés. – Ses fonctions au petit séminaire de Saint-Louis. – Retour à Besançon. – Ses fonctions dans l'école des hautes études. – Mort du cardinal de Rohan. – L'abbé de Bonnechose rentre à Strasbourg. – Il continue ses études théologiques et se prépare à la prêtrise. – Il est ordonné prêtre le 21 décembre 1833. – Sa première messe célébrée le 26 dans l'église de Saint-Pierre le Vieux.


1830-1834

      Ici se présente l'histoire de l'école de Strasbourg, qui a tenu sa place dans les annales de notre siècle, et dont M. Henri de Bonnechose fut sans contredit le plus illustre disciple. M. l'abbé Bautain en était le chef, mais il doit lui-même sa conversion à une femme du plus haut mérite, Mlle Louise Humann, qui, après lui avoir fait sa grande destinée, garda sur lui une autorité incontestable. Nous avons le devoir de faire connaître Mlle Humann et M. l'abbé Bautain, pour apprécier M. de Bonnechose.

      Née le 29 septembre 1766, madeleine-Louise Humann était l'aînée d'une famille aux mœurs patriarcales et chrétiennes, justement considérée dans la basse Alsace. Deux de ses frères s'illustrèrent, l'un dans l'Eglise, l'autre dans les finances. Le premier fut évêque de Mayence ; le second, ministre du roi Louis-Philippe. Louise réunissait toutes les capacités et toutes les vertus des siens. D'un cœur ferme, d'un esprit élevé, elle fut pendant la révolution le génie tutélaire de sa famille, en même temps qu'elle servait d'auxiliaire à l'apôtre du pays, l'abbé Colmar, pour cacher les prêtres, préparer les réunions secrètes des fidèles, écrire et répandre des instructions catéchistiques, procurer aux enfants le bienfait de la première communion. L'abbé Colmar lui avait confié la garde du saint Sacrement. Elle portait nuit et jour sur son cœur, enfermées dans une custode d'argent, les saintes hosties destinées à la communion des malades, et, comme dans la primitive Eglise, c'était de ses mains virginales qu'elle déposait sur les lèvres des mourants le corps de Jésus-Christ. Dès 1794, elle s'était consacrée à Dieu par une promesse solennelle d'obéissance envers son directeur spirituel. Quand les autels furent rétablis, l'apôtre de l'Alsace sortit de sa retraite. Il avait fait, dans un séjour à Paris, la connaissance du ministre Portalis et de son neveu, l'abbé d'Astros. C'en était assez pour attirer sur lui l'attention du premier consul. Nommé à l'évêché de Mayence, il en fut jusqu'à sa mort, qui arriva en 1818, le bienfaiteur et le père, restaurant la foi, les mœurs, la piété publique, rouvrant les églises, ressuscitant le clergé, guérissant partout les plaies séculaires que la Réforme avait faites à la discipline, relevant les ruines que la révolution y avait entassées, et laissant dans ce beau diocèse, ranimé par sa vigueur apostolique, une impérissable mémoire.

      Mlle Humann, formée à son école, alla fonder à Mayence une maison d'éducation chrétienne, et gagna à son institut l'impératrice Joséphine. Elle étudiait l'hébreu, la philosophie, la littérature, dans leurs rapports avec la religion, et faisait voir partout une âme éclairée par une lumière surnaturelle. Hardie et courageuse avec les impies, éloquente avec les pécheurs, beaucoup plus savante qu'une femme ne saurait l'être, et au reste si prudente et si humble, qu'elle ne laissait rien paraître de tant de science et de vertu que ce qui était nécessaire au salut du prochain. La mort de Mgr Colmar la ramena de Mayence à Strasbourg. C'est là qu'il lui fut donné de connaître et de convertir M. Bautain.

      Cet homme célèbre, né à Paris le 17 février 1796, après avoir été un brillant élève du lycée Charlemagne, entra à dix-huit ans à l'école normale et devint docteur ès lettres dès l'année suivante. Royer-Collard et Cousin étaient ses maîtres ; Jouffroy et Damiron, ses condisciples. Il demeura leur inférieur dans l'art d'écrire, mais il les égala dans l'art d'enseigner. Professeur au collège royal de Strasbourg en 1817, il est chargé, deux mois après, de l'enseignement de la philosophie à la faculté, et, à la faculté comme au collège, son succès fait l'entretien de toute la cité. On se pressait autour de sa chaire avec un enthousiasme que jamais professeur n'avait connu depuis saint Thomas et Albert le Grand. C'était un orateur. Il en avait le regard perçant, la voix vibrante, la parole pleine d'entraînement. C'était un homme du monde. L'aisance et la politesse de ses manières, le jeu de sa physionomie, le charme de sa conversation, tout plaisait et charmait en lui. Il aimait la gloire, et, des deux côtés du Rhin, la gloire venait visiter ce professeur, à peine majeur, dont le nom, hier inconnu, faisait déjà l'entretien de la France et de l'Allemagne.

      Un jour qu'il était dans sa chaire, il pâlit tout à coup, s'interrompit comme frappé de vertige, et descendit sans achever sa phrase. Il tombait comme enseveli dans son triomphe. Incapable de penser, de parler et d'écrire, épuisant toutes les ressources de la médecine sans pouvoir se retrouver lui-même, il songeait à mettre fin par le suicide à une vie qui lui semblait intolérable, quand il rencontra à Baden Mlle Humann. La haute vertu et la ferme raison de la pieuse fille subjuguèrent le jeune malade. Il se reprit à espérer et se demanda s'il ne ferait pas bien d'examiner la croyance qui donnait tant de force et de calme à cette Egérie catholique dont il s'était fait le fervent disciple. Il remonta dans sa chaire sous cette salutaire influence et commença à donner à son enseignement des allures chrétiennes. Catholiques, protestants, israélites, tous les jeunes gens de Strasbourg se groupèrent autour de la chaire ranimée par sa présence. Son succès grandissait encore, mais la malignité publique s'éveille, on lui prête des propositions erronées, il est destitué de sa chaire au collège royal, son cours à la faculté des lettres est suspendu ; sa disgrâce l'étonne, mais il se justifie à peine et songe à profiter des loisirs que lui a faits l'université, mal informée, pour mûrir dans la retraite son projet de conversion.

      Il y avait deux ans que la lumière pénétrait peu à peu dans son intelligence et que son cœur s'ouvrait à la grâce. C'était le fruit de ses entretiens avec Mlle Humann. Après avoir beaucoup parlé, il avait fini par écouter, et le professeur était devenu disciple presque sans s'en apercevoir. Il se mit à lire l'Evangile, non plus par curiosité ou pour le trouver en défaut, mais avec le désir sincère de le comprendre et de l'appliquer à la direction de sa vie. Puis il se mit à prier, invoquant le Dieu inconnu, comme les Athéniens du temps de saint Paul. Enfin il sentit le besoin de se confesser, et, sur le conseil de Mlle Humann, il fit à cet effet le voyage d'Einsiedeln où, sa confession générale achevée, il s'unit, comme il le dit lui-même, par son âme, par son esprit, par son corps, à celui qui est la vie même, le principe et l'aliment de l'éternelle vie. Il ajoute pour terminer l'histoire de sa conversion : « Libre, léger, la joie dans le cœur, redevenu chrétien complet par ma communion avec l'Eglise, je revins comme un heureux enfant auprès de celle qui était ma mère spirituelle, et qui fut encore plus heureuse que moi. »

      L'université lui avait ôté ses élèves ; sa disgrâce lui donna des disciples. Les âmes d'élite firent autour de lui un cercle qui devint une école, et le professeur de Strasbourg, entouré d'une nouvelle auréole, parut, au fond de sa retraite, plus puissant encore qu'il ne l'était à l'académie. M. Ordinaire, recteur de Strasbourg, l'invita, dès 1824, à remonter dans sa chaire, et se félicita de remettre sur le chandelier une lumière qui venait de jeter un nouvel éclat. Mais l'enseignement public de M. Bautain, quelque glorieux qu'il fût, quelque profonde impression qu'il fît sur la foule des étudiants, n'était rien auprès de son enseignement privé. Des jeunes gens de divers pays et de diverses religions venaient à lui pour l'entendre et pour s'éclairer. Juifs et schismatiques, catholiques et protestants, Allemands, Anglais, Français, tous étaient accueillis ; mais tous ne persévérèrent pas. L'un fut pris, l'autre laissé. Ce fut l'un des neveux de Mlle Humann, Adolphe Carl, qui devint sa première conquête. Quatre israélites le suivirent : Théodore Ratisbonne, déjà fort distingué au barreau, et MM. Lewel, l'un avocat à Nancy, l'autre revenu de l'expédition de Grèce, où il avait été attaché au corps du colonel Fabvier, et enfin Isidore Goschler, dont la famille était, comme celle des Ratisbonne, une des premières par l'influence et la fortune dans la communauté juive de Strasbourg. Ces jeunes gens n'avaient que des croyances vagues ; M. Bautain les éclaira et finit par leur faire souhaiter de connaître ce qu'il goûtait déjà lui-même, la force et la vérité du christianisme. Le maître était revenu de l'incrédulité à la foi ; ses quatre disciples israélites sortirent à sa voix de la Synagogue pour entrer dans l'Eglise.

      Chaque manifestation de la jeune école était un triomphe. M. Bautain, M. Carl, MM. Lewel, prenaient tous leurs grades académiques, les uns dans les lettres, les autres dans la médecine et dans les sciences, avec un succès qui révélait la force de leur esprit et leur merveilleuse application au travail. Mais le mouvement religieux qui se fit dans leur âme attira encore bien plus sur eux l'attention publique. Jules Lewel revint de Nancy à Strasbourg pour se faire baptiser le 02 février 1827. Théodore Ratisbonne suivit son exemple le 14 avril, et Isidore Goschler, le 02 juin. Cet événement, qui était la suite de l'enseignement de M. Bautain, achevait de lier le maître à ses disciples. Devenus frères en Jésus-Christ, ils reconnaissaient ensemble dans Mlle Ilumann l'instrument dont Dieu s'était servi pour assurer leur bonheur, ils l'appelaient leur mère, et M. Bautain ne portait parmi eux que le titre de frère aîné.

      On se figure aisément la stupeur de la Synagogue et l'étonnement de l'opinion. Ce n'était que le premier pas. Du baptême à l'ordination la distance était courte pour de pareils néophytes. M. Bautain donna l'exemple, et ses disciples le suivirent. Il reçut le sous-diaconat avec l'abbé Carl au mois d'août 1828. MM. de Ratisbonne, Goschler et Lewel prirent l'habit ecclésiastique et s'engagèrent, quelques mois après, dans les ordres sacrés. Ce fut à Molsheim, dans la maison de campagne de l'évêque de Strasbourg transformée en séminaire de hautes études, que s'acheva leur éducation cléricale. Mais le prélat jugeait que M. Bautain et M. Carl étaient suffisamment préparés, et, après leur avoir donné la prêtrise au mois de décembre 1828, il les renvoya à Strasbourg pour continuer leurs travaux : M. Carl, comme professeur d'histoire au collège royal ; M. Bautain, comme professeur de philosophie à la faculté des lettres, dans cette chaire illustrée depuis dix ans par son nom et son enseignement.

      Le prélat qui avait si hautement favorisé ces vocations extraordinaires comptait parmi les plus distingués de l'Eglise de France. Il venait de s'asseoir sur le siège de Strasbourg, vacant par la démission de Mgr Tharin, qui était devenu précepteur du duc de Bordeaux. Mais il avait tenu le siège d'Aire avec éclat ; son âge, autant que son caractère, le rendait vénérable ; ayant des manières avenantes, un abord facile, un ton emprunté à la meilleure société, qu'il avait fréquentée, pendant l'émigration, soit en Angleterre, soit en Autriche. Enfin, son ouvrage intitulé : Discussion amicale sur l'Eglise anglicane et sur la Réforme, fort répandu alors, l'avait fait compter parmi les meilleurs apologistes de son siècle. Des jeunes gens sortis du monde, qui unissaient à l'amour des sciences et des lettres le désir ardent de servir l'Eglise, ne pouvaient recevoir de lui que le plus favorable accueil. Il ordonna à M. Bautain de prêcher, dès qu'il lui eut conféré le sous-diaconat, le fit chanoine honoraire, et lui confia la direction du petit séminaire de Strasbourg.

      A peine installé, M. l'abbé Bautain dut se rendre à Besançon pour répondre à l'invitation de Mgr le duc de Rohan, qui souhaitait de faire entendre aux professeurs et aux élèves du collège royal de sa ville métropolitaine le prêtre dont on racontait tant de merveilles. Cette courte mission, donnée au mois de mars 1829, eut un prodigieux effet. Plusieurs jeunes gens, jusqu'alors étrangers à la religion, se rapprochèrent d'elle et en firent désormais le guide de leur vie. L'année suivante, M. l'abbé Goschler, nommé professeur de philosophie à Besançon, à la demande de l'archevêque, vint continuer l'œuvre de son maître et obtenait, avec l'affection de ses collègues, la sympathique attention de ses élèves. M. l'abbé de Marguerye, aumônier de la maison, déployait toutes les ressources de son talent et de son zèle. Des deux proviseurs qui la gouvernaient en 1829 et en 1830, l'un, M. Gattrez, l'autre, M. Michelle, exercaient, le premier sous la soutane, le second sous l'habit laïque, tout le prestige que l'autorité donne à la vertu, et le recteur de l'académie, M. l'abbé Calmels, prêtait à tous ces fonctionnaires l'appui de sa parole et de son exemple. De tels hommes étaient rares dans l'Université. Il ne fallait rien moins qu'un archevêque comme le duc de Rohan pour avoir su les appeler et les retenir autour de lui dans le service de la jeunesse chrétienne. Il aimait le collège royal, il l'honorait souvent de ses visites, la magnificence princière qui rehaussait la grandeur de son ministère frappait tous les esprits, son affabilité et son onction lui gagnaient tous les cœurs.




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