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Vie du cardinal de Bonnechose, archevêque de Rouen – T. 1

Mgr Besson
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CHAPITRE VI
(5/5)

Caractère de l'école de Strasbourg. – Ses erreurs. – Ses dissentiments avec l'évêque. – M. Bautain et ses disciples sortent du petit séminaire de Saint-Louis. – Fondation d'une école libre. – Ministère de M. l'abbé de Bonnechose. – Il publie les leçons de philosophie de son maître. – Mort de Mlle Humann. – Epreuves et consolations de M. l'abbé de Bonnechose. – Il forme l'abbé de Reinach. – Il convertit plusieurs protestants. – Son voyage à Rome avec l'abbé Bautain. – Lettres et impressions de voyage de M. de Bonnechose. – Examen de la doctrine de Strasbourg. – Accueil très bienveillant de Grégoire XVI. – Jugement du pape. – Soumission de l'abbé Bautain et de ses disciples. – Retour à Strasbourg. – Mgr Affre et Mgr Ræss, coadjuteurs de Mgr Lepappe de Trévern. – L'évêque rend ses bonnes grâces à M. Bautain et à ses disciples.


1834-1840

« Rome, 10 mai.

      Mon cher Adolphe, les jours s'écoulent, et nous attendons encore. Après la fièvre du cardinal Lambruschini est venue celle du cardinal Sala, président de la Congrégation, chargé d'écrire pour nous à l'évêque ; ainsi, un nouveau retard s'est ajouté à tous les précédents. Cependant nous avons bonne espérance. Nous recevons les témoignages les moins équivoques de bonnes et favorables dispositions. Jeudi dernier, le pape, à qui le P. Vaure parlait du frère, a dit de lui : « Io ne sono contento, molto contento » : j'en suis content, très content. Voilà le fruit de sa douceur et de sa patience. Aussi le bon ange nous recommande toujours douceur, soumission et patience, et l'expérience de chaque jour nous prouve que nous gagnons beaucoup plus par là que par l'empressement et la sollicitude : Beati pacifici, quoniam hæreditabunt terram ; et en effet, ici, le terrain est gagné, les cœurs sont à nous. »

      On voit par ces lettres quelle édification MM. Bautain et de Bonnechose avaient trouvée à Rome, quel accueil on leur fit et avec quelle sage lenteur on examinait leur affaire. Ils étaient évidemment devenus agréables aux principaux personnages de qui dépendaient leurs destinées, et leur voyage ne devait pas tourner à leur confusion. M. Bautain suivait le cours de théologie que le P. Perronne professait au collège romain ; il étudiait saint Thomas : la marche scolastique du grand docteur le gêna d'abord, puis il s'y accoutuma, ses préventions tombèrent, il ne lui resta plus que l'admiration. M. l'abbé de Bonnechose donnait moins de temps aux livres et un peu plus à la conversation, fréquentant les salons, se liant avec les étrangers, observant les mœurs, mettant à profit, dans l'intérêt de sa cause, toutes les relations qu'il avait conservées avec le monde et toute l'estime qu'il avait emportée en le quittant pour s'attacher à l'Eglise. Ils parurent ensemble à l'ambassade de France et d'Autriche, chez la princesse Borghèse, chez lady Acton. Partout ils laissèrent la plus heureuse impression. Pour abréger leur séjour, ils s'offrirent à signer une adhésion générale à tout jugement du saint-siège. Le pape agréa cet acte et le cardinal Mezzofanti leur en donna l'assurance, en l'autorisant à la publier. Enfin la congrégation des Evêques et Réguliers leur remit une lettre pour l'évêque de Strasbourg, laquelle elle témoignait que Sa Sainteté avait été contente aussi bien de leur soumission au saint-siège que de leur édifiante conduite pendant le séjour à Rome. Grégoire XVI les reçut en audience de congé le 19 mai, en leur donnant toutes les marques de sa paternelle bienveillance et de sa complète satisfaction. M. l'abbé de Bonnechose résume en quelques lignes toute cette affaire, en citant le mot par lequel le pape l'a jugée :

      « L'affaire principale était celle du livre ; il était effectivement livré à la congrégation de l'Index et on l'examinait. Mais nous fûmes reçus avec beaucoup de bienveillance par Grégoire XVI et par les cardinaux : Mgr Coppaini, alors sous-secrétaire d'Etat, et fort influent, nous témoigna surtout un grand intérêt : il se chargea de l'affaire, et elle fut bientôt arrangée. L'abbé Bautain était pénétré d'une véritable soumission au saint-siège : il ne tenait guère à sa doctrine particulière, et moi pas du tout. Rome se contenta donc de nous faire signer une déclaration par laquelle nous promettions de souscrire à tout jugement qui serait ultérieurement prononcé sur le livre de la Philosophie du christianisme. Plus tard, au bout de trois ou quatre ans, on nous envoya une série d'observations fort judicieuses sur le contenu du livre, avec invitation de le réformer conformément à ces observations, si nous voulions en faire une deuxième édition. Le travail fut commencé, puis abandonné. Ainsi il n'y a eu ni condamnation ni seconde édition : l'erreur capitale signalée dans ce livre, et qui s'y reproduisait sous diverses formes, consistait à trop restreindre la sphère de la raison et à donner trop d'extension à celle de la foi. Effrayés et révoltés par les excès du rationalisme, nous avions donné dans l'extrémité opposée. Le bon Grégoire XVI, dans notre dernière audience, avait fort bien formulé notre faute en disant : Peccastis tantum excessu fidei. »

      MM. Bautain et de Bonnechose rapportaient, avec ces consolantes paroles, un projet auquel le pape avait souri avec bonté, et que plusieurs membres du sacré collège encourageaient hautement. L'établissement de Saint-Louis des Français, jusque-là médiocrement utile, quoique très richement doté, leur avait paru propre à servir la France et l'Eglise, si on en faisait une maison de hautes études ecclésiastiques. Le cardinal Lambruschini en approuva l'idée. Le P. Vaure la communiqua au pape en disant que M. Bautain en était l'auteur. « Je suis content, bien content de lui, répondit Grégoire XVI. » Mais l'affaire ne pouvait être traitée qu'avec le roi, le ministre des affaires étrangères et M. de Latour-Maubourg, ambassadeur de France à Rome, qui était alors à Paris. Les deux pèlerins résolurent de faire toutes ces démarches à leur retour.

      Ils quittèrent Rome le 21 mai 1838, visitèrent Naples, rentrèrent en France par , et se rendirent sans retard à Paris, où ils entamèrent l'affaire qui les amenait à la cour. Leurs démarches, racontées dans la lettre qui suit, n'eurent pas de résultats immédiats, mais elles préparèrent l'entrée de M. de Bonnechose à Saint-Louis des Français.

      « M. Bautain vous a raconté l'audience de la reine : elle m'a paru pleine de dignité et de bonté, et m'a rappelé Marie-Antoinette mûrie par l'âge et les chagrins ; j'ai vu que le frère avait fait sur elle une excellente impression et qu'il l'a touchée au cœur, en même temps qu'il a fait entrer dans son esprit de grandes vues pour le bonheur de la France et la prospérité de l'Eglise, qui en est la condition. Elle se charge de les communiquer au roi, qui n'est pas à Paris et qui n'y viendra pas d'ici à quelque temps. Par conséquent nous partirons sans le voir. Mais nous avons revu M. de Latour-Maubourg, notre ambassadeur à Rome ; avant de partir pour aller prendre son poste, il désirait de nouveaux renseignements sur le projet de Saint-Louis, le frère les lui a donnés : l'ambassadeur voit dans cette conception quelque chose de grand et dont les conséquences peuvent avoir une influence immense sur l'avenir du clergé et de la religion en France ; mais au temps où nous vivons, cette entreprise est hardie, et on sent le besoin d'y réfléchir mûrement avant de la tenter. Nous avons mis M. de Latour-Maubourg au courant de notre affaire pendante à Rome, de sorte qu'au besoin il pourra la suivre en pleine connaissance de cause, et il nous a fait les offres de service les plus obligeantes. Il est d'autant plus permis d'y compter que c'est un homme très froid et peu démonstratif. M. de Montalivet nous a donné rendez-vous pour samedi : c'est ce qui nous a empêchés de fixer notre départ avant lundi. »

      L'accueil qu'ils reçurent de l'évêque de Strasbourg fut tout différent de celui qu'ils attendaient. En réponse à la lettre de Rome, dont ils étaient les porteurs, l'évêque se borna à leur dire qu'il avait déjà fait un rapport au saint-siège et qu'il s'en remettait au pape de toute la suite de l'affaire. Il déclara en attendant que M. Bautain et ses amis resteraient dans le statu quo. Le vénérable vieillard, affaibli par 1'âge, cédait à des conseils que n'inspiraient ni la justice ni la charité. Mais il fallait prendre patience, car il avait demandé un coadjuteur, et on pouvait attendre du nouveau prélat un traitement plus favorable. Ce coadjuteur était M. l'abbé Affre, vicaire général de Paris. A peine fut-il nommé que l'abbé de Bonnechose alla le trouver pour lui expliquer la situation de la compagnie et faire appel à sa médiation. On peut voir par la lettre suivante qu'on n'avait pas fondé sur lui de vaines espérances :

      « J'écris aujourd'hui même (les deux lettres sont déjà faites) au souverain pontife et au cardinal Mezzofanti ; je leur témoigne le désir de recevoir du saint-siège une invitation à vous rendre les pouvoirs exercés précédemment, non pour lever mes scrupules, qui n'existent point, mais pour faire taire vos adversaires.

      Votre conversation à Morlenheim m'a donné cette idée ; il faut que tous, et même les plus exagérés, non seulement se taisent, mais soient contraints d'approuver : c'est ainsi que l'on termine bien les affaires.

      Je crois qu'un moyen de me procurer toutes les facilités désirables pour vous donner tout ce que mon cœur désire serait de ne conserver entre vous que les liens ordinaires de la charité chrétienne et sacerdotale.

      J'entrevois que telle est l'opinion des gens sages, et je suis convaincu, pour mon compte, que j'y trouverais une grande puissance pour réaliser tous mes vœux à votre sujet.

      Ma lettre au souverain pontife aura, je l'espère, une prompte réponse ; mais si celle-ci devait trop tarder, je ne l'attendrais pas pour vous rendre les pouvoirs.

      Le désir que je vous exprime de vous séparer n'est pas non plus une condition sine qua non pour obtenir des pouvoirs, ce n'est pas même une condition ; je désire seulement la séparation comme un grand moyen de vous obtenir ainsi qu'à moi des suffrages unanimes. »

      Mais la mort de Mgr de Quélen fit appeler M. Affre de la coadjutorerie de Strasbourg à l'archevêché de Paris, et la solution tant désirée fut ajournée encore. M. l'abbé Ræss, supérieur du grand séminaire de Strasbourg, ayant été nommé coadjuteur, l'affaire fut reprise et se termina enfin à la satisfaction de tout le monde. Le 08 septembre 1840, M. Bautain et ses amis adhérèrent, entre les mains de M. l'abbé Ræss, aux propositions légèrement amendées dans les termes que l'évêque avait présentées à leur signature en 1835, et qu'ils avaient souscrites eux-mêmes dès 1837. « La » réconciliation se fit pleine et entière, dit M. de Bonnechose. Au fond, on souffrait des deux côtés, et des deux côtés on pleura de joie. Le bon évêque invita ces messieurs à venir les voir à sa campagne et fit prêcher M. Bautain à la cathédrale. Tous ceux qui l'ont entendu disent qu'il fut merveilleusement inspiré ce jour-là. Je ne pus être témoin de ces scènes touchantes ni y prendre ma part, parce que j'étais retenu à Paris par une négociation importante. Il s'agissait de l'acquisition et de la conduite du collège de Juilly. Ma destinée allait changer encore une fois. Mais du moins j'étais au port, j'étais heureux après cette triste et longue affaire qui emporta, de 1830 à 1840, les plus belles années de mon âge mûr. Dieu l'a permis pour m'instruire et pour m'éprouver. Que Dieu soit béni (68) ! »


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(68)  Mémoires du cardinal de Bonnechose. – Voir, pour plus de détails, L'abbé Bautain, sa vie et ses œuvres, Mémoires par M. l'abbé de Régny, 1 vol. in-12, Paris, 1884.




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