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Histoire de Sehfeld

Un faiseur d'or heureux au milieu du XVIIIème siècle
article de Bernard Husson (1963) (1/2)
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Cet article a paru originellement dans le N°56 de la revue Initiation & Science (janvier-mars 1963). Il a été ressaisi et corrigé par France-Spiritualités.

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      L'Histoire de l'Alchimie et des Alchimistes de Louis Figuier, vieille déjà d'un siècle, demeure pourtant encore le meilleur ouvrage en langue française consacré à cette question. Sa valeur tient surtout à ce que Figuier s'était très fortement inspiré de l'excellent travail de Schmieder, paru à Halle en 1832. Pourtant, entre les nombreuses relations de transmutations et les récits des péripéties rencontrées par les faiseurs d'or et les adeptes au cours de leur pérégrinations à travers l'Europe, le cas le plus significatif, le plus curieux et le plus récent, jusqu'à nouvel ordre, a été omis par Figuier. Il s'agit de l'histoire de Sehfeld, que nous relaterons d'après les témoignages complémentaires de Schmieder et de Von Justi, historiographes aussi consciencieux l'un que l'autre.

      On peut se demander si le silence de Figuier ne tient pas à l'attitude que le fécond vulgarisateur était obligé d'adopter à l'égard de ses contemporains. A l'époque du scientisme le plus positiviste, un écrivain désireux d'avoir lui succès de librairie se devait de compenser par des explications chimiques rassurantes tontes ces relations de phénomènes radicalement incompatibles avec les idées et les théories en vigueur alors.

      Pareillement H. C. Bolton, dans sa préface à l'article qu'il consacra aux médailles et aux monnaies aichimiques au N° d'avril 1890 de l'American Journal of Numismatics déclare avec une belle assurance : « Certains de ceux qui proclamaient avoir accompli le Grand Œuvre, comme on appelait la transmutation, s'étaient indubitablement abusés sur certains phénomènes que les chimistes modernes n'ont aucune difficulté à expliquer, mais qui, aux expérimentateurs du Moyen-Age, semblaient des preuves concluantes de transformations merveilleuses ».

      Outre son caractère fondamentalement erroné, cette affirmation comporte deux graves inexactitudes. La transmutation n'est pas le Grand Œuvre, mais seulement une application fragmentaire et résiduelle du résultat de son élaboration – la Pierre philosophale –, et peut au demeurant être effectuée sans utiliser cette dernière, par une technique dite « particulière », le terme étant pris par opposition au qualificatif d'universel, propre à la pierre philosophale.

      Enfin, les phénomènes dont parle Bolton sans les nommer – il veut sans doute faire allusion aux déplacements électrolytiques par lesquels le fer peut sembler se transmuer en cuivre – qui seraient les seuls à pouvoir être facilement expliqués – ne rendent nullement compte des transmutations décrites par les chimistes du XVIIIème siècles, qui sont déjà des chimistes modernes (1).

      Le cas de Sehfeld exclut toute tentative d'explication de ce genre, et c'est la raison la plus probable pour laquelle, malgré tout l'intérêt romanesque qu'elle offre au narrateur, Figuier s'abstint de le relater dans son ouvrage.

      L'histoire de Sehfeld offre en outre la garantie supplémentaire d'avoir été rapportée par des auteurs dont la véracité ne saurait être mise en cause, et qui purent obtenir des informations de première main en interrogeant les témoins des faits qu'ils décrivirent.

      Le premier d'entre eux, Johann Heinrich Gottlob von Justi (1720-1771) – fut un habile minéralogiste allemand qui se fit également connaître par des traités d'économie politique. Il était conseiller des mines en Autriche et membre de l'Académie de Göttingen.

      Le second, Karl Christoph Schmieder, était directeur d'un Lycée à Cassel. Son histoire de l'alchimie, parue à Halle en 1832, demeure toujours un ouvrage de base en ce domaine, et les bibliographes ultérieurs, tels Kopp, trouvèrent bien peu de détails à rectifier dans son travail.

      Nous commencerons par donner le récit que fit Von Justi de l'aventure de Sehfeld, avant de passer aux compléments d'information que donne Schmieder à ce sujet.


Histoire de Sehfeld
Un faiseur d'or au XVIIIème siècle
d'après le Compendium des Œuvres Chimiques
de Johann Heinrich Gottlob von Justi (Berlin et Leipzig 1761)
.
Tome second ; huitième partie.
Exposés relatifs à des curiosités chimiques.

      Il n'est point de chimiste véritable qui ne soit persuadé de la possibilité de transmuer les métaux communs en or ou en argent. On peut facilement trouver dans les ouvrages de ceux qui se sont le plus illustrés en cette science, et qui, outre leur grande expérience en chimie ont également fait des recherches poussées en d'autres domaines de la connaissance, des témoignages garantissant, de nos jours comme par le passé, la possibilité de la transmutation, voire même des preuves convaincantes de cette dernière, quoique les résultats obtenus par eux en cette matière ne leur aient guère fourni l'occasion d'en tirer un profit matériel de quelque conséquence.

      D'un autre côté, personne n'a pu fournir une raison qui pût valablement infirmer la possibilité d'améliorer les métaux. La Nature continue encore à produire de l'or ou de l'argent au sein de la terre. Nous sommes capables de reproduire très fidèlement une foule de substances minérales qu'elle élabore dans le sous-sol, voire même de les fabriquer en quantités importantes. Nous pouvons réaliser artificiellement des minerais d'antimoine, de bismuth, d'argent, des pyrites, et bien d'autres encore. Pour obtenir ces résultats il nous faut seulement connaître la nature de ces minéraux, la façon dont ils se forment sous terre et les éléments qui les constituent. Pourquoi ne pourrions-nous point produire d'or artificiel ? Tout au moins théoriquement, il n'y a là aucune impossibilité. Par ailleurs, étant donné que la nature de l'or et celle de ses constituants est, entre toutes les substances minérales, une de celles qui demeurent des moins connues, un chimiste raisonnable ne fera pas de l'alchimie son étude principale, et ne la conseillera pas davantage à autrui. Le spectacle fréquent de personnes plus ou moins complètement dépourvues de toute connaissance en chimie qui, poussées par la cupidité, essaient de devenir des faiseurs d'or, incite le chimiste, plus qualifié qu'un autre pour considérer l'abîme dans lequel elles se jettent, à déplorer la témérité ou mieux encore la folie (2) de cette entreprise, car il sait combien peu de lumières la chimie véritable a pu recevoir jusqu'à ce jour relativement à la nature de l'or.

      Par contre, le même bon sens, qui incitera le chimiste à ne pas s'adonner à l'alchimie, lui rendra manifeste la sottise de ceux qui, sans avoir les plus élémentaires notions de chimie, dénient péremptoirement la possibilité de faire de l'or. Alors que les plus grands chimistes, non contents d'admettre théoriquement la chrysopée, vont même souvent jusqu'à se déclarer convaincus de son accomplissement effectif, il est vraiment extraordinaire que tant d'historiens, de moralistes, de littérateurs et de prêtres trouvent matière à exercer leur ironie, voire même à manifester leur sarcasme tant envers sa possibilité qu'à l'égard de sa réalité. Leur présomption envers une chose appartenant à un domaine qui leur est quasiment inconnu ou inaccessible est trop manifeste. Et cependant c'est cette catégorie de gens qui forme l'opinion, tandis que les preuves les plus formelles de transmutations authentiques ne trouvent à peu près aucune audience et n'arrivent pas à persuader le public (3).

      Je ne chercherai aucunement à nier que d'innombrables supercheries n'aient eu lieu en ce domaine, et cependant, s'il existe des preuves et des témoignages irréfutables à l'égard d'un phénomène ou d'un événement, c'est bien à l'égard de la chrysopée, et il faudrait rejeter toute l'histoire si l'on voulait nier qu'il n'y ait eu de temps à autre quelques personnes qui ont possédé le secret de faire de l'or. Cela a été prouvé avec toutes les précautions et la prudence humainement possibles qui s'imposaient en pareille matière ; d'éminents chimistes ont assisté à ces transmutations : ils avaient à la fois intérêt et avantage à découvrir la supercherie s'il y en avait eu durant l'opération. Des personnes de haute condition ont opéré la transmutation de leurs propres mains, en l'absence de l'adepte ou du possesseur de la poudre de projection, et dans des vases choisis par elles. Avec le métal précieux obtenu, elles ont fait frapper des médailles, qui sont conservées dans leurs cabinets d'histoire naturelle, avec un procès verbal des précautions prises durant l'expérience. Est-il possible de s'imaginer qu'elles n'aient eu d'autre intention que de mystifier la postérité ?

      Nous aurions certainement beaucoup plus d'exemples de la réalité de la transmutation si les possesseurs de ce secret n'estimaient pas plus opportun de dissimuler au monde, non seulement le secret lui-même, mais encore sa réalité (4). Souvent un fait de cet ordre n'est connu que sur les lieux où il s'est manifesté. Cependant, comme, en général, il n'est pas consignépar écrit, rien n'en passe à la postérité. Peut-être en eût-il été de même pour l'histoire que l'on va lire, si je ne m'étais proposé d'en faire une récension quelque peu approfondie et un compte-rendu détaillé.

      L'histoire de Sehfeld est fort connue à Vienne. Cependant, dans une génération, le souvenir en sera probablement tombé dans un oubli complet. Au demeurant, je suis particulièrement qualifié pour faire ce récit, car je n'écris point d'après des propos incertains ou des rumeurs inconsistantes. Je me suis entretenu moi-même avec les témoins des événements en question, et aussi avec leurs protagonistes. J'ai entendu tant de témoignages concordants de la bouche de personnes de qualité et de réputation honorable que je puis en écrire comme d'un fait positif.

      Sehfeld, dont je vais conter l'aventure, et qui a possédé selon toute apparence, (si l'on persiste à soutenir que la concordance des témoignages ne fournit pas une certitude), le secret de faire de l'or, est né dans la Haute-Autriche. Dès sa jeunesse, il ressentit une inclination particulière à l'égard de la chimie et la pratiqua assidûment. Peut-être s'imagina-t-il trop vite posséder le grand art d'améliorer les métaux ? On l'accuse en effet de s'être associé pour faire de l'or, huit ou dix ans avant son retour en terre autrichienne, avec diverses personnes fortunées, mais de n'avoir réussi qu'à les engager dans des frais importants sans obtenir de résultat. Il se peut que le mécontentement de ces gens soit en partie à l'origine des poursuites dont Sehfeld fut ultérieurement l'objet, et leurs plaintes ont pu inciter Sa Majesté Impériale à en user avec lui comme on le verra par la suite.

      Ces premiers insuccès sont encore à présent l'excuse dont ses adversaires se couvrent, lorsque la conversation vient à s'orienter sur lui dans la société, où Sehfeld trouve à présent la majorité des esprits en sa faveur. Il serait pourtant abusif de vouloir tirer de ces premiers insuccès la conclusion qu'il n'était rien de plus qu'un imposteur. Sehfeld a fort bien pu être de parfaite bonne foi, il y a dix ans, en se persuadant à tort qu'il était capable de faire de l'or. Plusieurs résultats heureux ont pu le confirmer dans sa conviction et l'amener, de ce fait, sans qu'il fût à proprement parler un escroc, à décevoir les gens avec lesquels il s'était associé et à leur occasionner des dommages pécuniaires. Mais cela n'implique aucunement que Sehfeld était incapable de faire de l'or il y a huit ou dix ans, et que ses propositions n'étaient qu'une tentative frauduleuse, ce qui est au demeurant démenti par sa conduite et ses agissements ultérieurs. Depuis son retour de l'étranger, il n'a d'autre part jamais plus rencontré d'insuccès dans ses expériences. Tout homme sensé admettra cela, et ce qui n'est pour le moment avancé qu'à titre d'hypothèse, se révèla être par la suite de ce récit une certitude. (à suivre)


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(1)  C'est Barchusen, dans ses Elementa Chemiæ (1718) qui le premier, dans l'explication correcte des déplacements des métaux engagés dans des solutions salines, qu'il ne confondait du reste nullement avec des transmutations métalliques.

(2)  L'auteur des Lettres sur la Suisse, publiées en 1783, rapporte à ce sujet une anecdote remarquable. Voici ses termes : Le célèbre Rouelle, l'un de nos plus habiles chymistes, m'a dit peu de temps avant de mourir : J'ai toujours nié l'existence de la Pierre pour empêcher les jeunes fous de se ruiner à sa recherche, mais j'en ai toujours été convaincu intérieurement et je n'ai jamais cessé de la chercher. Ne m'imitez pas, car si jamais on la trouve, Dieu seul peut faire ce miracle. Cette relation se trouve dans une plaquette ainsi intitulée :

      Bibliothèque hermétique, contenant les ouvrages les plus rares et les plus estimés des philosophes alchlmiques, tant anciens que modernes, avec des anecdotes intéressantes de leur vie, auxquels on a ajouté plusieurs écrits sur la même matière, rares, curieux, et qui n'avaient point été imprimés, précédés d'une histoire de la Philosophie Hermétique. Le tout enrichi de figures insérées dans les ouvrages par les auteurs mêmes, pour en faciliter l'intelligence. Dédié au Roi philosophe par un amateur de vérité spagyrique, 20 volumes, in-8, proposés par souscription à Paris, Cailleau 1785.

      La véridicité de ce témoignage d'un hermétiste anonyme qui le recueillit de J. B. de La Borde, premier valet de chambre de Louis XV, auteur des Lettres sur la Suisse, se trouve confirmée, par ce que relate Eugène Chevreul, le célèbre chimiste, dans le numéro de mai 1851 du Journal des Savants :

      « Enfin s'il est vrai, comme le frère du célèbre Proust nous l'a affirmé plusieurs fois que Guillaume François Rouelle fut alchimiste, cela prouverait qu'au XVIIème siècle l'alchimie n'était pas une chimère pour tous les hommes vraiment distingués. Mais en admettant comme vraie l'assertion du frère de Proust qui était élève de Hilaire Martin Rouelle, cela prouverait en même temps que la pierre philosophale n'était plus à la mode. C'est dans un laboratoire que Guillaume François Rouelle aurait eu rue Coupeau qu'il se serait livré dans le plus grand mystère à ses travaux alchimiques. »

      Les meilleurs auteurs hermétiques, du reste, mettent également en garde contre le véritable envoûtement que cause la lecture des traités alchimiques, témoin l'avertissement suivant, figurant en tête d'un recueil de manuscrits du XVIIème siècle, intitulé : Peut-estre :

      « J'ai donné ce titre à ce volume parce que je ne prétends pas me rendre garant des bagatelles, fantaisies et opinions dont il est remply. Selon Salomon tout est vanité et selon moy tout n'est que bagatelle si Dieu ne nous assiste. C'est sur cette maxime que je ne conseille à personne de s'amuser à lire tout ce que J'ai recueilli de bagatelles en ce livre. Les savants du monde trouveront que j'ai raison de les nommer ainsi ; ce n'est pas aussi pour eux que je les ai écrites. De surplus J'ai répandu dans tout ce grand ouvrage un air de sincérité pour les simples, dont je crains en conscience, sa seule lecture capable de faire tourner la cervelle à ceux qui croient l'avoir la mieux timbrée. C'est pourquoi, pour me disculper auprès de ceux qui pourraient rester scandalisés de ces badineries, je répète encore un coup d'avance, que je ne leur conseille pas de s'ennuier à les lire s'ils ne sont vrais savants. Sur ce point peu de gens s'ils me croient, auront la peine de lire mes bagatelles. Il leur conviendra mieux d'employer leur temps à travailler, puisqu'il n'y a que la pratique et l'expérience qui enseignent et instruisent avec certitude et toute la lecture du monde ne sert à rien qu'à laisser dans un doute inquiétant. Ne vous Imaginez donc pas, ami lecteur, que quand vous vous serez bien rompu la tête à lire tout ce qui est écrit et annoté dans ce livre, vous en soiez plus avancé ni plus riche : car en bonne foy, seriez-vous assez simple pour croire que si je possédais la science je voulusse la débiter mot à mot comme elle parait ici expliquée ? Mais me direz-vous, pourquoi vous donner tant de peine d'écrire ? Je vous réponds naturellement que c'est pour m'amuser ; chacun son passe-temps ; il en est de moins pénibles que celui-ci ; il en est aussi de plus divertissants : pour moy voici le mien ; chacun est fou de sa marotte. Mais encore un coup je ne conseille à personne de s'attacher à croire ni à lire ce traité que j'ai fait de mes moments perdus et que j'ai dérobés au travail pour me désennuyer et badiner et entretenir les trop curieux de bagatelles, et qui veulent, je ne sais par quelle raison, que l'on leur donne les choses écrites mot pour mot et que l'on leur mette le doigt sur la lettre. En vérité y aurait-il du sens commun à le faire ? Je serais le premier qui l'eût fait, et il faudrait que je voulusse passer pour extravagant. Bagatelles. Travaillez donc plutôt que de faire votre unique occupation de tant de vétilles et croiez que c'est le meilleur avis que je puisse vous donner. Ce volume consiste en une répétition de plusieurs instructions semées dans les vérités fabuleuses et hermétiques qui ne doivent pas faire impression sur les cervelles légères, car elles seraient capables de leur gâter l'esprit et de leur donner des entêtements pour ces bagatelles dont Ils ne pourraient se défaire aisément dans la suite, et dont il n'y a que les jugements solides qui en puissent goûter le sel. Ce sera peut-être le dernier livre que je ferai sur ces matières, qui ne conviennent pas à tout le monde et qui sont du goût de peu de savants. »

(3)  Il semble bien que cette remarque permette d'expliquer pourquoi les exemples de transmutation ont complètement cessé au XIXème siècle en Europe sans que les adeptes aient pour autant disparu complètement. A cet égard, il est instructif de comparer les réflexions que nous livrent deux d'entre eux, écrivant respectivement au XVIIIème et au XIXème siècles.

      Le premier fit paraître ce fragment, intitulé Lettre d'un anonyme dans l'ouvrage de Clavier Duplessis, Archives Mytho-Hermétiques, Paris :

      « Je me fais un devoir d'avancer que je crois très fermement à la Science Hermétique sur des preuves acquises, mais précédées de ma part d'une prévention sans laquelle je ne l'eusse point recherchée et s'en eusse point été favorisé. Je n'exige pas qu'on ajoute foi à mon assertion ; ma qualité d'Anonyme en dispense, mais je ne sais si je résisterai encore longtemps à la tentation qui m'obsède, de produire avec éclat quelques expériences assez frappantes pour pouvoir justifier sans réplique la Science d'Hermès des imputations injurieuses qu'on lui a faites... Je ne suis retenu que par la difficulté de connaître des mains assez hardies, assez fidèles, auxquelles je puisse confier les opérations dont je pourrais les charger et sans crainte de les compromettre ».

      Le second auteur, dont le nom nous est resté inconnu, a laissé un manuscrit intitulé Récréations Hermétiques, non daté, mais qu'une allusion à un ouvrage de Hyacinthe Azais, paru en 1808, et la description d'un processus opératoire repris par Cyliani (dont le traité Hermès dévoilé parut en 1832) permet de situer entre ces deux dates. Voici, extraits de ce manuscrit, les passages qui nous intéressent :

      « La Science dont toutes les autres dérivent, celle de la Nature, est tombée dans un tel discrédit que l'on frappe aujourd'hui de ridicule tous ceux que l'on y sait livrés. Au moyen des lois de l'affinité on prétend résoudre tous les problèmes, les éléments sont mutipliés ou anéantis et ceux qui les admettent sans restriction sont placés avec ceux qui en ont traité au rang des ignorants ou des hommes hors de sens. Sans repousser les affinités bases de la nouvelle philosophie chimique. Je les crois du moins inutiles au but qu'un véritable ami de la vérité se propose d'atteindre. J'entends parler ici de la connaissance des causes premières sur lesquelles toute science doit s'asseoir et qu'on affecte de mépriser comme certain renard de la table qui faisait fi du raisin qu'il ne pouvait atteindre. Au surplus, si ces lois de l'affinité que les savants modernes font tant valoir, bien qu'elles ne conduisent point à la source de notre admirable fontaine de vie, sont loin d'être l'objet de nouvelles découvertes, elles étaient du moins reconnues par le fait quand elles ne l'étaient pas encore par les mots.

      Lors donc que vous lisez quelque traité des Anciens sur l'étude de la Nature, n'entendez pas pour éléments les substances crues, indigestes et mortifères que je viens de vous signaler, mais recherchez en le centre par quelque procédé ingénieux et de votre propre fond, car les Sages le veulent ainsi, tant pour empêcher les abus que la profanation de cette Science, au moyen de laquelle la Société pourrait être bouleversée et anéantie. Ne craignez donc pas de vous livrer à l'étude de notre science, et employez pour l'approfondir et en connaître les mystères, tous les efforts du raisonnement, puisqu'il n'y a que ce moyen pour sortir du labyrinthe dans lequel vous vous êtes peut-être légèrement engagés.

      N'attendez surtout aucune preuve de nos dires, car personne ne sera tenté de vous en administrer, je veux parler de celle preuve irrévocable que donne l'expérience. Mais puisque d'autres l'ont acquise par les seuls moyens que je vous donne, ne désespérez pas du succès : J'ose même vous le garantir si vous vous décidez à suivre mes conseils et à ne pas vous en écarter : car je vous enseigne le droit chemin et je veux vous sortir des pas perdus dont la route est partout semée. »

      Ceux qui, décidés à travailler quand même voudraient coûte que coûte passer à la pratique, ne sont malheureusement mis en garde que par bien peu d'auteurs assez sincères pour les avertir que l'adage « L'œuvre coûte tort peu a faire » est valable seulement pour celui qui est totalement rompu à sa technique opératoire. Ceux qui doivent faire l'apprentissage de cette technique sont rarement prévenus dans la plupart des meilleurs traités qne leurs tatônnements leur coûteront beaucoup de temps et d'argent. Parmi les adeptes assez charitables pour avoir attiré l'attention explicitement sur ce point, nous citerons l'inconnu du XVIIIème siècle qui prit le pseudonyme du « Véridique Hermogène ». Dans la préface de son premier ouvrage, L'Apocalypse Philosophique et Spagyrique, (Leipzig 1739), il déclare que médecin de son état, il a guéri en peu de temps une centaine de patients atteints de maladies variées, dont certaines étaient considérées comme incurables, par la médecine universelle parvenue à la fin de la première rotation. Mais ce n'est que dans son troisième ouvrage, paru à Leipzig et à Halle en 1741 sous le titre Philosophischer und Magischer Feuerstab (La baguette magique ignée et philosophique), au Chapitre VIII (De Venatore Spagyrico) qu'il écrit : « Avant de découvrir ce mystère très caché, il faut employer toutes les ressources de l'entendement et de la Sagesse. Pour le mettre en œuvre il faut s'engager dans une expérimentation ample et prolongée Car entre la Science ou la Théorie exacte et la Connaissance très experte, il y a un abîme que l'on ne saurait franchir si l'on n'a point la bourse bien garnie. »

      Dans l'émouvante préface de son Hermès Dévoilé (qui inspira à Sainte Beuve, dans sa critique du roman de Balzac A la recherche l'Absolu ces lignes élogieuses : « Nul doute que si Monsieur de Balzac avait connu ce petit écrit, il aurait donné à son livre le cachet de réalité qui y manque... la réalité fait ici envie au roman », et qui semble bien être le dernier traité hermétique autobiographique paru en Europe) l'auteur franchissant la Porte alchimique, devant laquelle tant d'impétrants ont stationné toute leur vie sans parvenir à l'ouvrir, entend, dans le chœur du temple allégorique où il s'avance, une voix céleste qui lui demande : Audacieux, viens-tu profaner ce temple pour satisfaire ta vile cupidité ?... et il répond en ces termes : « Je viens, dépouillé de toute ambition, te prier à genoux de me donner les moyens seulement de recouvrer la fortune que j'ai sacrifiée pour connaître la pierre philosophale... »

      Ce sacrifice, au sens pécuniaire du terme, prélude quasi obligatoirement au sacrifice hermétique proprement dit, dont il a été question dans notre préface aux Aphorismes d'Urbiger. Il semble répondre à la parole évangélique : « Vous n'entrerez point que vous n'ayez payé jusqu'à la dernière obole ». Voilà également, nous semble-t-il , le grand obstacle à l'entreprise, tentée par certains, de s'engager dans les travaux à frais communs, ou par le financement d'un tiers.

      Dans son Explication de l'Enigme trouvée en un pilier de l'Eglise Notre-Dame de Paris, publiée en 1636 par le Sieur De La Borde, ce Philosophe donne à cet égard l'avertissement suivant : « ...tant de sophistes ruinent la véritable réputation de cette saincte œuvre qu'on ne peut dénier avoir été faite par une infinité de gens de bien (il déclare précédemment : J'en ay veu une partie de l'effect et un mien amy le surplus. Dieu veuille que je voye le tout ensemble, comme j'espère qu'il m'en fera la grâce), laquelle œuvre je ne conseillerai jamais à homme d'entreprendre, aux despends ny avec la société de plusieurs : d'autant qu'il n'en arrive jamais bien, n'estant pas alors libre de luy ny de ce qu'il faict ».

      Cela n'empêcha point Philippe Andrénas d'Arménie, conseiller et maître hôtel ordinaire du Roy, dont la bonne foi et l'honnêteté ne sont pas en cause, de faire paraître en 1674, chez Jacques Bouillerot, rue de la Huchette, à l'Ecrevisse, du côté du pont Saint Michel, le Premier extrait d'un livre intitulé : Or Potable levain ou discours de l'or potable levain, et l'offre faite au Public d'en faire du très-parfait et achevé en présence de messieurs les Notaires, d'un témoignage irréprochable, et de deux cents autres illustres témoins qui voudront bien y être intéressez, aux diverses conditions à choisir de deux millions de livres qu'on en demande de récompenses faciles à accorder aux divers espaces de temps. D'Andrenas, dans le corps de son livre, déclare qu'il lut revient à plus de 25.000 écus et plus de huit années d'étude.




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