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Les Grands Initiés

Edouard Schuré
© France-Spiritualités™






LIVRE VII
PLATON – LES MYSTÈRES D'ÉLEUSIS


II – L'INITIATION DE PLATON ET LA PHILOSOPHIE PLATONICIENNE

Trois ans après que Platon fut devenu le disciple de Socrate, celui-ci fut condamné à mort par l'Aréopage et mourut, entouré de ses disciples, en buvant la ciguë.

      Peu d'événements historiques sont aussi rebattus que celui-là. Il en est peu néanmoins dont on ait aussi mal compris les causes et la portée. Il est reçu aujourd'hui de dire que l'Aréopage eut raison, à son point de vue, de condamner Socrate comme ennemi de la religion d'Etat, parce que, en niant les Dieux, il ruinait les bases de la république athénienne. Nous montrerons tout à l'heure que cette assertion renferme deux erreurs profondes. Rappelons d'abord ce que Victor Cousin à osé écrire en tête de l'Apologie de Socrate, dans sa belle traduction des œuvres de Platon : « Anytus, il faut le dire, était un citoyen recommandable ; l'Aréopage, un tribunal équitable et modéré ; et, s'il fallait s'étonner de quelque chose, ce serait que Socrate ait été accusé si tard, et qu'il n'ai pas été condamné à une plus forte majorité. » Le philosophe, ministre de l'instruction publique n'a pas vu que, s'il avait raison, il faudrait condamner à la fois la philosophie et la religion, pour glorifier uniquement la politique du mensonge, de la violence et de l'arbitraire. Car, si la philosophie ruine forcément les bases de l'état social, elle n'est qu'une folie pompeuse ; et si la religion ne peut subsister qu'en supprimant la recherche de la vérité, elle n'est qu'une tyrannie funeste. Essayons d'être plus justes à la fois envers la religion et la philosophie grecque.

      Il y a un fait capital et frappant qui a échappé à la plupart des historiens et des philosophes modernes. En Grèce, les persécutions, fort rares contre les philosophes, ne partirent jamais des temples, mais toujours des faiseurs de politique. La civilisation hellénique n'a pas connu la guerre entre les prêtres et les philosophes, qui joue un si grand rôle dans la nôtre, depuis la destruction de l'ésotérisme chrétien, au second siècle de notre ère. Thalès put professer tranquillement que le monde vient de l'eau ; Héraclite, qu'il sort du feu ; Anaxagore, dire que le soleil est une masse de feu incandescente ; Démocrite, prétendre que tout vient des atomes. Aucun temple ne s'en inquiéta. Dans les temples, on savait tout cela et bien plus encore. On savait aussi que les prétendus philosophes qui niaient les Dieux ne pouvaient les détruire dans la conscience nationale, et que les philosophes véritables y croyaient à la manière des initiés et voyaient en eux les symboles des grandes catégories de la hiérarchie spirituelle, du Divin qui pénètre la Nature, de l'Invisible qui gouverne le Visible. La doctrine ésotérique servait donc de lien entre la vraie philosophie et la vraie religion. Voilà le fait profond, primordial et final, qui explique leur entente secrète dans la civilisation hellénique.

      Qui donc accusa Socrate ? Les prêtres d'Eleusis, qui avaient maudit les auteurs de la guerre du Péloponnèse, en secouant la poussière de leurs robes vers l'Occident, ne prononcèrent pas une parole contre lui. Quant au temple de Delphes, il lui donna le plus beau témoignage qu'on puisse rendre à un homme. La Pythie, consultée sur ce qu'Apollon pensait de Socrate, répondit : « Il n'y a aucun homme plus libre, plus juste, plus sensé (107). » Les deux chefs d'accusation portés contre Socrate : de corrompre la jeunesse et de ne pas croire aux Dieux ne furent donc qu'un prétexte. Sur la seconde, l'accusé répondit victorieusement à ses juges : « Je crois à mon esprit familier, à plus forte raison dois-je croire aux Dieux qui sont les grands esprits de l'univers. » Alors pourquoi cette haine implacable contre le sage ? Il avait combattu l'injustice, démasqué l'hypocrisie, montré le faux de tant de vaines prétentions. Les hommes pardonnent tous les vices et tous les athéismes, mais ils ne pardonnent pas à ceux qui les démasquent. C'est pour cela que les athées véritables qui siégeaient à l'Aréopage firent mourir le juste et l'innocent, en l'accusant du crime qu'ils commettaient. Dans sa défense admirable reproduite par Platon, Socrate l'explique lui-même avec une parfaite simplicité : « Ce sont mes recherches infructueuses pour trouver des hommes sages parmi les Athéniens qui ont excité contre moi tant d'inimitiés dangereuses ; de là toutes les calomnies répandues sur mon compte ; car tous ceux qui m'entendent croient que je sais toutes les choses sur lesquelles je démasque l'ignorance des autres... Intrigants, actifs et nombreux, parlant de moi d'après un plan concerté et avec une éloquence fort capable de séduire, ils vous ont, depuis longtemps, rempli les oreilles des bruits les plus perfides et poursuivent sans relâche leur système de calomnie. Aujourd'hui ils me détachent Mélitus, Anytus et Lycon. Mélitus représente les poètes : Anytus les politique et les artistes ; Lycon les orateurs. » Un poète tragique sans talent, un richard méchant et fanatique, un démagogue éhonté réussirent à faire condamner à mort le meilleur des hommes. Et cette mort l'a rendu immortel. Il put dire fièrement à ses juges : « Je crois plus aux Dieux qu'aucun de mes accusateurs. Il est temps que nous nous quittions, moi pour mourir et vous pour vivre. Qui de nous deux a le meilleur partage ? Personne ne le sait, excepté Dieu (108). »

      Loin d'ébranler la vraie religion et ses symboles nationaux, Socrate avait tout fait pour les raffermir. Il eût été le plus grand soutien de sa patrie, si sa patrie avait su le comprendre. Comme Jésus, il mourut en pardonnant à ses bourreaux et devint pour toute l'humanité le modèle des sages martyrs. Car il représente l'avènement définitif de l'initiation individuelle et de la science ouverte.

      La sereine image de Socrate mourant pour la vérité et passant sa dernière heure à s'entretenir de l'immortalité de l'âme avec ses disciples, s'imprima dans le cœur de Platon comme le plus beau des spectacles et le plus saint des mystères. Ce fut sa première, sa grande initiation. Plus tard, il devait étudier la physique, la métaphysique et bien d'autres sciences ; mais il resta toujours le disciple de Socrate. Il nous a légué sa vivante image en mettant dans la bouche de son maître les trésors de sa propre pensée. Cette fleur de modestie fait de lui l'idéal du disciple, comme le feu de l'enthousiasme en fait le poète de philosophes. Nous avons beau savoir qu'il ne fonda son école qu'à l'âge de quarante ans et mourut âgé de quatre-vingts, nous ne pouvons nous le figurer que jeune. Car l'éternelle jeunesse est le partage des âmes qui, à la profondeur des pensées, joignent une candeur divine.

      Platon avait reçu de Socrate la grande impulsion, le principe actif et mâle de sa vie, sa foi en la justice et en la vérité. Il dut la science et la substance de ses idées à son initiation aux Mystères. Son génie consiste dans la forme nouvelle, à la fois poétique et dialectique, qu'il sut leur donner. Cette initiation, il ne la prit pas seulement à Eleusis. Il la chercha à toutes les sources accessibles du monde antique. Après la mort de Socrate, il se mit à voyager. Il suivit les leçons de plusieurs philosophes de l'Asie-Mineure. De là, il se rendit en Egypte, pour se mettre en rapport avec ses prêtres et traversa l'initiation d'Isis. Il n'atteignit pas comme Pythagore le degré supérieur où l'on devient adepte, où l'on acquiert la vue effective et directe de la vérité divine avec des pouvoirs surnaturels au point de vue terrestre. Il s'arrêta au troisième degré, qui confère la parfaite clarté intellectuelle avec la royauté de l'intelligence sur l'âme et sur le corps. Puis, il se rendit dans l'Italie méridionale pour s'aboucher avec les Pythagoriciens, sachant fort bien que Pythagore avait été le plus grand des sages grecs. Il acheta à prix d'or un manuscrit du maître. Ayant puisé ainsi la tradition ésotérique de Pythagore à sa source même, il emprunta à ce philosophe les idées mères et l'ossature de son système (109).

      Revenu à Athènes, Platon y fonda son école demeurée si célèbre sous le nom d'Académie. Pour continuer l'œuvre de Socrate, il fallait répandre la vérité. Mais Platon ne pouvait enseigner publiquement les choses que les Pythagoriciens recouvraient d'un triple voile. Les serments, la prudence, son but même le lui défendaient. C'est bien la doctrine ésotérique que nous retrouvons dans ses Dialogues, mais dissimulée, mitigée, chargée d'une dialectique raisonneuse comme d'un bagage étranger, travestie elle-même en légende, en mythe, en parabole. Elle ne se présente plus ici avec l'ensemble imposant que lui donna Pythagore et que nous avons essayé de reconstituer, édifice fondé sur une base immuable et dont toutes les parties sont fortement cimentées, mais par fragments analytiques. Platon, comme Socrate, se place sur le terrain même des jeunes gens d'Athènes, des mondains, des rhéteurs et des sophistes. Il les combat avec leurs propres armes. Mais son génie est toujours là ; à chaque instant, il rompt comme un aigle le réseau de la dialectique, pour s'élever d'un vol hardi aux vérités sublimes qui sont sa patrie et son air natal. Ces dialogues ont un charme piquant et unique : on y goûte, à côté de l'enthousiasme de Delphes et d'Eleusis, une clarté merveilleuse, le sel attique, la malice du bonhomme Socrate, l'ironie fine et ailée du sage.

      Rien de plus facile que de retrouver les différentes parties de la doctrine ésotérique dans Platon et de découvrir en même temps les sources où il a puisé. La doctrine des idées types des choses exposée dans Phèdre, est un corollaire de la doctrine des Nombres sacrés de Pythagore (110). – Le Timée donne une exposition très confuse et très embrouillée de la cosmogonie ésotérique. – Quant à la doctrine de l'âme, de ses migrations et de son évolution, elle traverse toute l'œuvre de Platon, mais nulle part elle ne transparaît aussi clairement que dans le Banquet, dans Phédon, et dans la légende d'Er placée à la fin de ce dialogue. – Nous apercevons Psyché sous un voile, mais combien belle et touchante elle brille au travers, avec ses formes exquises et sa grâce divine !

      Nous avons vu au livre précédent que la clef du Kosmos, le secret de sa constitution du haut en bas se trouve dans le principe des trois mondes reflétés par le microcosme et le macrocosme, dans le ternaire humain et divin. Pythagore avait magistralement formulé et résumé cette doctrine sous le symbole de la Tétrade sacrée. Cette doctrine du Verbe vivant, éternel, constituait le grand arcane, la source de la magie, le temple de diamant de l'initié, sa citadelle inexpugnable au-dessus de l'océan des choses. Platon ne pouvait, ni ne voulait révéler cet arcane dans son enseignement public. D'abord le serment des mystères lui fermait la bouche. Ensuite tous n'auraient pas compris, le vulgaire eût profané indignement ce mystère théogonique qui contient la génération des mondes. Pour combattre la corruption des mœurs et le déchaînement des passions politiques, il fallait autre chose. Avec la grande initiation, allait se fermer bientôt la porte de l'au-delà, cette porte qui d'ailleurs ne s'ouvre lumineusement qu'aux grands prophètes, aux rarissimes, aux véritables initiés.

      Platon remplaça la doctrine des trois mondes par trois concepts, qui, en l'absence de l'initiation organisée, restèrent pour deux mille ans comme trois chemins ouverts sur le but suprême. Ces trois concepts se rapportent également au monde humain et au monde divin ; ils ont l'avantage de les joindre quoique d'une manière abstraite. Ici se montre le génie vulgarisateur et créateur de Platon. Il jeta des torrents de lumière sur le monde, en posant sur la même ligne les idées du Vrai, du Beau et du Bien. Les élucidant l'une par l'autre, il démontra qu'elles sont trois rayons partis du même foyer, qui en se joignant reconstituent ce foyer même, c'est-à-dire : Dieu.

      En poursuivant le Bien, c'est-à-dire le Juste, l'âme se purifie ; elle se prépare à connaître la Vérité. Première et indispensable condition de son progrès. – En poursuivant, en élargissant l'idée du Beau, elle atteint le Beau intellectuel, cette lumière intelligible, mère des choses, animatrice des formes, substance et organe de Dieu. En se plongeant dans l'âme du monde, l'âme humaine sent pousser ses ailes. – En poursuivant l'idée du Vrai, elle atteint la pure Essence, les principes contenus dans l'Esprit pur. Elle reconnaît son immortalité par l'identité de son principe avec le principe divin. Perfection ; épiphanie de l'âme.

      En ouvrant ces grandes voies à l'esprit humain, Platon a défini et créé, en dehors des systèmes étroits et des religions particulières, la catégorie de l'Idéal qui devait remplacer pour des siècles et remplace jusqu'à nos jours l'initiation organique et complète. Il fraya les trois voies sacrées qui conduisent à Dieu, comme la voie sacrée d'Athènes conduisait à Eleusis par la porte du Céramique. Ayant pénétré dans l'intérieur du temple avec Hermès, Orphée et Pythagore, nous jugeons d'autant mieux de la solidité et de la rectitude de ces larges routes construites par le divin ingénieur Platon. La connaissance de l'Initiation nous donne la justification et la raison d'être de l'Idéalisme.

      L'Idéalisme est l'affirmation hardie des vérités divines par l'âme qui s'interroge dans sa solitude et juge des réalités célestes par ses facultés intimes et ses voix intérieures. – L'Initiation est la pénétration de ces mêmes vérités par l'expérience de l'âme, par la vision directe de l'esprit, par la résurrection intérieure. Au suprême degré, c'est la mise en communication de l'âme avec le monde divin.

      L'Idéal est une morale, une poésie, une philosophie ; l'Initiation est une action, une vision, une présence sublime de la Vérité. L'Idéal est le rêve et le regret de la patrie divine ; l'Initiation, ce temple des élus, en est le clair ressouvenir, la possession même.

      En construisant la catégorie de l'Idéal, l'initié Platon créa donc un refuge, ouvrit le chemin du salut à des millions d'âmes qui ne peuvent parvenir en cette vie à l'initiation directe, mais aspirent douloureusement à la vérité. Platon fit ainsi de la philosophie le vestibule d'un sanctuaire futur, en y conviant tous les hommes de bonne volonté. L'idéalisme de ses nombreux fils payens ou chrétiens nous apparaît comme la salle d'attente de la grande initiation.

      Ceci nous explique l'immense popularité et la force rayonnante des idées platoniciennes. Cette force réside dans leur fond ésotérique. Voilà pourquoi l'Académie d'Athènes fondée par Platon dura des siècles et se prolongea dans la grande école d'Alexandrie. Voilà pourquoi les premiers Pères de l'Eglise rendirent hommage à Platon ; voilà pourquoi saint Augustin y prit les deux tiers de sa théologie. Deux mille ans s'étaient écoulés depuis que le disciple de Socrate avait rendu le dernier soupir à l'ombre de l'Acropole. Le christianisme, les invasions des barbares, le moyen-âge avaient passé sur le monde. Mais l'antiquité renaissait de ses cendres. A Florence, les Médicis voulurent fonder une académie et appelèrent un savant grec, exilé de Constantinople, pour l'organiser. Quel nom lui donna Marsile Ficin ? Il l'appela l'académie platonicienne. Aujourd'hui même, après que tant de systèmes philosophiques échafaudés les uns sur les autres se sont écroulés en poussière ; aujourd'hui que la science a fouillé la matière dans ses dernières transformations et se retrouve en face de l'inexpliqué et de l'invisible, aujourd'hui encore Platon revient à nous. Toujours simple et modeste, mais rayonnant de jeunesse éternelle, il nous tend le rameau sacré des Mystères, la rameau de myrte et de cyprès, avec le narcisse : la fleur d'âme qui promet la divine renaissance dans une nouvelle Eleusis.


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(107)  Xénophon, Apologie de Socrate.

(108)  Platon, Apologie de Socrate.

(109)  « Ce qu'Orphée a promulgué par d'obscures allégories, dit Proclus, Pythagore l'enseigna après avoir été initié aux mystères orphiques, et Platon en eut pleine connaissance par les écrits orphiques et pythagoriciens. » – Cette opinion de l'école alexandrine sur la filiation des idées platoniciennes est pleinement confirmée par l'étude comparée des traditions orphiques et pythagoriciennes avec les écrits de Platon. Cette filiation, tenue secrète pendant des siècles, ne fut révélée que par les philosophes alexandrins, parce qu'ils furent les premiers à publier le sens ésotérique des Mystères.

(110)  Voir cette doctrine exposée au livre précédent.




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