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Vie du cardinal de Bonnechose, archevêque de Rouen – T. 1

Mgr Besson
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CHAPITRE II
(3/3)

Henri de Bonnechose est envoyé à Paris. – Il fait sa première communion à l'âge de dix-huit ans. – Importance décisive de ce grand acte pour tout le reste de sa vie. – Ses études littéraires. – Ses études de droit. – Ses amitiés. – Ses relations et ses goûts. – Maladie de langueur. – Retour en Normandie. – Sa vie mondaine. – Son horreur profonde pour le vice. – Voyage en Angleterre. – Tentation vaincue. – Henri de Bonnechose achève son droit et se fait inscrire comme avocat à la cour royale de Paris. – Recommandations de son père.


      L'automne de 1820 se termina par un voyage en Angleterre, dont le cardinal de Bonnechose parlait rarement, mais qu'il a consigné dans ses notes, pour remercier Dieu de l'avoir tiré d'un piège où il devait naturellement succomber. « Un de mes amis, dit-il, m'avait proposé ce voyage, et ses parents souhaitaient plus vivement encore de me voir accepter. Fils unique, héritier présomptif d'une grande fortune, plein d'esprit, d'une figure agréable, il avait, depuis sa première communion, quitté toutes les pratiques chrétiennes, et il se livrait à ses passions sans contrainte, mais sans éclat, observant d'ailleurs toutes les convenances de la famille et de la société. Comme il n'y avait pas d'intimité entre nous, j'ignorais ses habitudes vicieuses. Le voyage qu'il projetait avait pour objet principal la visite des manufactures d'Angleterre. Son père et lui s'étaient infatués depuis quelque temps de la manie de construire sur leurs terres de vastes usines. Mon compagnon ne savait pas l'anglais, tandis que je le parlais couramment. Il désirait que je lui servisse d'interprète ; et moi, de mon côté, j'étais enchanté de voir un pays dont l'histoire et la littérature m'étaient familières. D'ailleurs, à vingt ans, qui est-ce qui n'est pas tenté par un voyage à l'étranger ? Nos parents étaient d'accord ; tout était, ce semble, fort régulier. Mes adieux étaient faits, le jour du départ arrive, mon compagnon m'invite à dîner, me présente sa maîtresse, me dit qu'elle sera du voyage et qu'il espère bien que je n'y ferai aucune objection.

      J'étais pris à l'improviste et je demeurai fort étonné. Je cédai. La jeune femme avait une physionomie intéressante, je n'avais que vingt ans, mon ami, qui était plus âgé que moi, me dominait un peu, le respect humain me dominait encore plus, je désirais passionnément voir l'Angleterre. Bref, je manquai de courage et je consentis à partir dans cette compagnie.

      On se figure aisément les situations critiques qui en furent les conséquences naturelles. Cette jeune personne appartenait à une honnête famille d'Edimbourg. Elle avait été séduite par un jeune Anglais, qui l'avait amenée à Londres, et de Londres elle était venue à Paris je ne sais comment. La vue de son pays natal la toucha au delà de toute expression. Elle conçut le dessein de rentrer dans sa famille et d'y obtenir le pardon de son père. Au risque de trahir un ami, je m'intéressai à cette bonne œuvre, après qu'elle m'en eut fait l'ouverture. Mais ce que le monde aurait appelé une trahison était plutôt une délivrance. Je m'en occupai activement pendant tout le voyage, et j'eus le regret de n'y pas réussir. Ce fut le premier trait de mon apostolat parmi les hommes. Dieu ne l'a point béni ; mais, du moins, j'échappai au mal, je le détestai davantage, et, ne pouvant sauver une victime de la corruption, j'en mesurai la profondeur et je m'affermis dans la résolution de me bien conduire. Je fis une autre remarque, et dans tout le cours de ma vie cette remarque s'est vérifiée bien des fois : c'est que les tentations les plus violentes assiégeaient mon âme quand les occasions étaient absentes, tandis qu'en présence de l'occasion je n'éprouvais ni entraînement ni tentation. Il faut y voir encore un trait de la miséricorde de Dieu envers moi. Il n'a jamais permis que je fusse tenté quand j'avais la facilité de faire le mal (34). »

      Ce voyage, où sa vertu fut mise à une telle épreuve, donna à Henri de Bonnechose un nouveau degré de maturité. Non seulement sa santé était rétablie, mais il avait retrouvé l'énergie et l'élan de son âme pendant ces vacances d'une année. La langueur du corps et de l'esprit avait disparu. Il savait vivre, parce qu'il savait désormais travailler avec persévérance et avec modération. Il était parti de Paris dégoûté de la ville et du monde. Il y revint avec plus d'ardeur pour l'étude et bien résolu à demeurer vertueux. Parmi les compagnons de sa première année de droit, il retrouva avec un charme particulier Adolphe de Circourt, et sa liaison avec lui devint chaque jour plus intime.

      Alors commença à paraître cet esprit si juste, si éloigné des chimères, si, pratique et si ferme, qui finit par dominer dans le cardinal de Bonnechose, et qui en a fait un des hommes les plus remarquables de son siècle. Il le devait en partie à sa province, où de tels esprits ne sont pas rares, en partie à sa mère, dont il était la plus ressemblante image, et qui savait comme lui cacher une âme ardente sous des dehors froids et réservés. Mais l'habitude de la réflexion, l'amour du travail, la régularité de la vie, développèrent ses qualités naturelles et lui donnèrent une trempe d'esprit que ne donnent jamais ni la province ni la famille. Le jeune homme qui se commande et qui se modère est le véritable créateur de son propre caractère.

      Tel fut Henri de Bonnechose dans sa vingtième année. Ses anciens condisciples de l'Ecole de droit ont reconnu que, malgré tous ces avantages extérieurs qui devaient l'exposer à bien des séductions, il demeura inébranlable dans sa vertu. Les étudiants ne mirent jamais en doute la pureté de ses mœurs. C'était pour eux un sujet d'étonnement et même de plaisanterie, et quand il entra dans l'Eglise, on convint communément que le vœu de chasteté ne dut pas coûter beaucoup à ses habitudes.

      Malgré l'austérité de sa vie intime, il ne fuyait pas le monde. Il allait volontiers au bal, et surtout à la Comédie française. Dès sou premier séjour à Paris, en 1814, sa principale distraction fut d'aller entendre Talma, qui était alors dans toute sa gloire. Il y mettait volontiers l'argent de ses menus plaisirs. Les goûts de l'écolier furent aussi ceux de l'étudiant. Il apprenait par cœur des tragédies entières et les récitait volontiers en public. Il se formait ainsi le geste, la voix, l'attitude, toute la partie extérieure de l'orateur. Mais les théâtres du boulevard lui étaient aussi odieux que la Comédie française lui était agréable. Le respect de lui-même, l'amour de l'étude, le mépris naturel qu'il avait pour les plaisirs grossiers, l'empêchèrent de donner même à la simple curiosité une seule soirée qui eût été compromettante pour son cœur et pour son avenir.

      On devine assez que Henri de Bonnechose regagna bien vite le temps que sa santé l'avait obligé de passer en Normandie. Reçu bachelier ès lettres le 25 janvier 1821, bachelier en droit le 16 mai de la même année, il subit son dernier examen l'année suivante et passa sa thèse de licence le 29 juillet 1822. Toutes ces épreuves lui avaient fait beaucoup d'honneur. Il n'avait, dans le cours de son droit, obtenu que des boules blanches, et le certificat de licence porte ces mots : « A subi ses examens et sa thèse avec une grande distinction. »

      Quarante ans après il écrivait dans son journal : « Hier, je suis allé à l'Ecole de droit assister à une thèse soutenue par un jeune homme à qui je m'intéresse. Je me suis retrouvé dans la même salle où moi-même, il y a quarante ans, j'avais passé ma thèse. Je me suis fait présenter mon dossier, mes examens, ma thèse, tout à boules blanches. Que de souvenirs doux et mélancoliques ! Quel intervalle ! Une vie d'homme de vingt-deux ans à soixante-deux, et que de choses dans cet intervalle ! Les joies y ont été bien rares, et les tristesses bien fréquentes et longues ! Mais cependant, au milieu de tant de vicissitudes, de traverses, de sacrifices, quelle paix résultant de l'absence de remords ! Quelle protection de Dieu ! Que de grâces visibles et invisibles ! Que d'expériences qui pourraient servir à d'autres, si l'expérience pouvait servir à d'autres qu'à soi-même ! (05 février 1863.) »

      Henri de Bonnechose prêta serment, en qualité d'avocat, devant la cour royale de Paris, le 03 août 1822. Son père désira qu'il fit aussitôt le choix d'une carrière et lui indiqua la magistrature. Les désirs de son père étaient des ordres pour lui. Il fit sa demande et fut nommé aussitôt substitut aux Andelys, par ordonnance du 30 décembre 1822. Cette ordonnance fut contresignée par M. de Vatimesnil, secrétaire général du ministère de la justice, à qui son neveu, M. Letendre de Tourville, servait de secrétaire. M. de Tourville fut, à la même époque, nommé substitut à Rouen. Il s'était déjà rencontré avec Henri de Bonnechose sur les bancs du collège royal. Leurs relations se renouvelèrent dans le cabinet du secrétaire général, et comme ils débutaient ensemble dans le même ressort, ce fut bientôt une amitié véritable, dont le cardinal se félicita toute sa vie, et qui laisse aujourd'hui à M. de Tourville, avec le regret d'avoir perdu son illustre condisciple, les meilleurs souvenirs de sa longue carrière et de sa verte vieillesse.

      Pour terminer cette étude, il convient de faire observer que nous n'avons pas surpris, dans le cours de ces vingt-deux ans, un seul trait de désobéissance de la part de Henri de Bonnechose envers ses parents.

      L'enfant qui s'ignore, l'adolescent qui cherche à se reconnaître, le jeune homme qui trace sa voie d'un pied plus assuré, n'a pas laissé entrevoir une seule marque d'irrévérence ou de légèreté en présence de son père ou de sa mère, une seule hésitation à les écouter et à les suivre. Le grand trait qui a marqué le commencement de sa vie, c'est le culte de ses parents. Il avait pour son père une admiration profonde, pour sa mère une vraie tendresse, pour tous les deux un sentiment de vénération qui lui faisait voir en eux les représentants de Dieu même. De là cette promptitude à leur obéir, le désir de leur plaire, cette reconnaissance avec laquelle il parle de leur personne et de leurs mérites. S'il faut les quitter pour suivre le cours de ses études, leur image le suit partout et lui commande partout le respect et l'amour.

      Non seulement le chevalier de Bonnechose avait su commander par ses paroles et par ses exemples, mais il voulut laisser par écrit ses recommandations à ses enfants. C'était encore un des moyens qu'employait alors l'autorité paternelle pour s'assurer une longue obéissance et se perpétuer jusqu'au delà de la tombe. Ainsi se formait, se maintenait l'esprit de famille. Le père citait son expérience, le fils la consultait comme une autorité. Le cardinal de Bonnechose a souligné de sa main les passages suivants dans les courtes réflexions que son père lui avait laissées par écrit :

      « Un des meilleurs moyens d'être agréable en société, c'est de chercher à faire valoir les autres, d'écouter avec attention ce qu'ils disent, d'être attentif aux bagatelles comme aux choses sérieuses, de parler à chacun de ce qu'il sait bien ; c'est même un moyen de tirer un grand profit d'un temps qu'on peut fort bien n'avoir songé d'abord qu'à employer à quelque dissipation ; c'est en faire un emploi utile. »

      Dans un autre endroit, le père trace à ses fils les règles qu'on doit observer dans une discussion : « Un des écueils dans la société, que peu de personnes savent éviter, c'est la discussion. Il faut beaucoup d'habitude, beaucoup d'usage du monde, pour combattre avec mesure et politesse une opinion contraire à la nôtre.

      Comme on n'est pas bien sûr de n'y pas mettre de l'amour-propre, de ne pas blesser celui de l'adversaire, il faut commencer par réfléchir promptement si la chose vaut la peine d'élever contradiction, et s'il est possible et utile de convaincre la personne qui semble dans l'erreur ; d'ailleurs, examiner si elle y est réellement.

      Ce n'est pas qu'il faille avoir la basse complaisance de laisser croire que nous partageons une fausse opinion, une erreur. Mais que de choses on peut laisser tomber, ou par le silence, ou en évitant d'en parler avec importance. C'est là que l'art de plaisanter légèrement et avec grâce devient d'un grand secours, si l'on est obligé de donner suite à la conversation qu'on eût voulu laisser tomber pour ne point blesser on contredisant.

      Les discussions donnent lieu à une infinité d'aversions et d'inimitiés, et même plus souvent irrémédiables que celles qu'engendrent les mauvais procédés. Un mauvais procédé peut être avoué et réparé, au lieu qu'il n'y a pas cette ressource pour un homme dont nous avons blessé l'amour-propre. Comme il n'en fera jamais l'aveu, on ne saurait le désarmer.

      Enfin, je dirai que dans la société, par politesse, par sagesse, et même par esprit de charité, il faut employer son amour-propre bien plus à se faire aimer qu'à se montrer supérieur aux autres et à triompher d'eux. Nous n'y perdrons rien ; notre mérite, si nous en avons, n'en sera pas moins reconnu. Ce n'est pas en combattant les folies des autres qu'on passe le plus pour un sage, c'est en s'abstenant d'agir et de parler comme un fou. »

      Le chevalier de Bonnechose indique comment on doit se comporter avec ses amis et ses émules : « Méfiez-vous des liaisons contractées avec vous par ceux qui sont dominés par l'ambition. Si vous avez du crédit, ils vous cultiveront tant que vous pourrez être utile à leur fortune ; mais, passé cela, n'en attendez pas grand'chose. Néanmoins, si vous vous trouvez aussi sur le théâtre de l'ambition, tout en appréciant la nature des liaisons qu'on y forme, c'est toujours bien fait que d'y rendre autant de bons offices que l'on peut. Comme c'est un pays où il se fait constamment un échange de mutuelle utilité, il est bon d'être connu pour en avoir les dispositions et le pouvoir, si l'on peut. »

      Il rappelle la variété des temps et des circonstances, les leçons que donne le malheur, la confiance qu'il faut mettre dans la bonté de Dieu : « La succession des temps offre une succession variée de circonstances dont l'homme trop constamment heureux aurait occasion de s'inquiéter et même de s'affliger, en songeant qu'il n'est point de bonheur constant. Le meilleur moyen de se défendre de cette triste pensée, c'est de songer à mettre à profit, pour notre perfection, toutes les circonstances nouvelles, de les considérer comme un canevas sur lequel l'auteur de l'univers nous invite, pour ainsi dire, à broder nos titres à ses faveurs immortelles, s'il est permis de parler ainsi. Quelles que soient les circonstances qui se présentent à nous, prenons toujours sans hésiter le parti le plus honnête, et laissons faire ensuite la Divinité.

      Cette douce et salutaire pensée, jointe à la connaissance de quelque art ou talent utile, voilà les meilleures armes contre l'infortune, dont aucun homme ne peut se croire à jamais exempt. »

      Enfin, parlant de ses pertes de fortune, le chevalier montre combien Dieu les a compensées par son mariage, quelles consolations lui donnent les vertus de sa femme, quel respect et quelle affection ses enfants doivent avoir pour leur mère : « La plus douce des consolations m'a été départie après les temps d'orage : un ange véritable prend soin de me les faire oublier.

      En me donnant des enfants charmants, votre mère me donne en outre la douce espérance qu'ils pourront tenir d'elle mille vertus et mille qualités précieuses propres à assurer leur bonheur pour la vie mortelle et immortelle. Ô mes chers enfants ! si je vous laisse peu de fortune, vous êtes assez bien nés, à ce que j'espère, pour vous en trouver amplement dédommagés par la tendre mère à laquelle vous devez le jour. Vous tiendrez d'elle tout ce qui peut vous acheminer vers la considération et l'estime publique. Vous lui devez le secret de vous plaire avec vous-même par le témoignage d'une bonne conscience. Elle vous aura appris l'ordre, l'économie, l'emploi du temps, le noble usage des biens que vous pourrez peut-être avoir. Elle vous fera connaître la vraie valeur des biens de ce monde, qui ne sont réellement des biens qu'autant qu'ils sont légitimement acquis et qu'on en sait faire un bon usage. Sa vie douce, innocente et utile vous persuadera de la plus importante des vérités : c'est que pour vivre véritablement heureux dans ce bas monde, il faut avoir l'ambition de vivre dans un autre beaucoup meilleur.

      Si tant de vertus, mes chers enfants, peuvent vous être transmises par elle, vous trouverez que ce sont des biens d'un très haut prix. Ce sont les premiers que vous vous empresserez, à votre tour, de transmettre aux enfants que le ciel pourra vous accorder. Demandez à Dieu que leur mère puisse ressembler à la vôtre. »


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(34)  Histoire personnelle, manuscr.




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