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Pape Jules II

Giuliano Della Rovere (1443, près de Savone - 25 février 1513, à Rome)
214ème pape - Pape du 1er novembre 1503 au 25 février 1513
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Biographie universelle ancienne et moderne

      Julien de la Rovère, pape sous le nom de Jules II, élu le 1er novembre 1503, succéda à Pie III. Neveu de Sixte IV, il était né au bourg d'Abizal, près de Savone, de parents pauvres et obscurs, suivant l'opinion la plus commune (Voyez Sixte IV). Après avoir occupé successivement les sièges de Carpentras, d'Ostie, d'Albano, de Bologne et d'Avignon, il avait reçu de son oncle le chapeau de cardinal, du titre de St-Pierre ès liens. Un esprit ardent, ambitieux, vaste dans ses projets, impétueux dans ses résolutions, puissant en moyens, fécond en ressources, des inclinations guerrières, un courage intrépide, l'avaient jeté dès sa jeunesse dans les entreprises les plus hardies. Les grands mouvements politiques dont il avait été l'âme et le conseil avaient développé l'énergie de son caractère dans toutes les vicissitudes de la fortune. Exilé par Alexandre VI, son ennemi capital, le cardinal de la Rovère avait remué toute l'Italie. La conquête du royaume de Naples par Charles VIII, le soulèvement des Génois, l'expulsion de Ludovic Sforce, étaient en partie son ouvrage.

      Après la mort d'Alexandre VI, il n'avait pas jugé l'occasion encore assez favorable pour faire valoir ses prétentions à la tiare. Gêné par la concurrence du cardinal d'Amboise, qu'il voulait ménager pour ne pas déplaire à Louis XII, et trop peu sûr, dans ces premiers moments, des dispositions de César Borgia, duc de Valentinois, qui conservait encore une ombre de puissance, Julien de la Rovère se contenta de faire élire un vieillard valétudinaire, Piccolomini, dont la mort, arrivée en effet au bout de vingt-six jours, laissa le champ libre à de nouvelles intrigues. La Rovère ne perdit pas un moment pour reprendre ou plutôt pour achever celles qu'il avait déjà nouées si habilement. Il caressa toutes les factions, et s'attacha surtout à mettre Borgia dans ses intérêts. Il lui promit de le continuer dans ses dignités de gonfalonier et de général des troupes de l'Eglise. Par là il vint à bout d'écarter de nouveau le cardinal d'Amboise, qui l'aurait emporté, dit le Président Hénault, s'il n'avait pas fait retirer les troupes françaises de Rome. Dès le premier tour de scrutin, la Rovère fut élu, et prit le nom de Jules II, afin, disait-on, d'appartenir en quelque manière à Jules César, auquel il ambitionnait de ressembler. Cependant il s'empressa de satisfaire aux convenances de sa nouvelle dignité, par une bulle qui annulait pour l'avenir toute élection de pape arguée de brigue et de simonie, se souciant fort peu de mettre à l'ambition de ceux qui devaient lui succéder un frein dont il ne craignait plus l'effet pour lui-même.

      Après cette espèce d'acte de décence accordée au devoir rigoureux du pontificat, Jules se livra tout entier à son humeur guerrière et politique. Tous ses efforts tendaient à rentrer dans la possession des domaines usurpés sur le patrimoine de l'Eglise. La Romagne, dont Borgia et les Vénitiens se disputaient la conquête, était le principal objet dont le pape désirait le recouvrement. Borgia n'était plus ce conquérant trop heureux, dont la gloire, dit un écrivain connu, se composait de petits succès et de grands crimes. Il avait perdu dans Alexandre VI son protecteur le plus puissant ; et Louis XII, son allié trop fidèle, commençait à éprouver des revers, qui devaient bientôt lui faire perdre ses établissements dans l'Italie méridionale. Après la faute qu'il avait commise, ainsi que le remarque Machiavel, en contribuant à l'exaltation de Jules II, Borgia n'avait pas d'autre ressource que de traiter avec lui. Il consentit donc à remettre ses conquêtes entre les mains du pape, et entre autres les places de Forli et de Césène : mais les gouverneurs résistèrent ; et même celui de Césène, instruit sans doute en secret, fit pendre aux créneaux de la ville l'envoyé du pape, chargé de faire exécuter le traité. Jules II, outré de cette perfidie, fit arrêter le duc de Valentinois, qui n'obtint d'adoucissement à sa captivité qu'après avoir fait une cession plus loyale et plus entière. On conduisit le duc à Ostie, d'où il trouva le moyen de s'échapper, pour aller se réfugier à Naples auprès de Gonsalve de Cordoue, qui le reçut d'abord avec amitié, et, quelque temps après, le fit embarquer pour l'Espagne, où sa destinée devait s'accomplir.

      Débarrassé de cet ennemi, Jules II s'occupa des moyens de combattre les autres avec autant d'avantage. L'amitié de Louis XII lui parut nécessaire pour l'accomplissement de ses projets ; il lui accorda un indult pour l'investiture de tous les bénéfices dans le duché de Milan. Le cardinal d'Amboise obtint la continuation indéfinie de la légation de France ; et le chapeau fut promis à deux de ses neveux. Pour prix de toutes ces grâces, le roi de France accorda au pape le secours de ses armes contre les Vénitiens, qui s'étaient emparés non seulement des domaines ecclésiastiques, mais encore de plusieurs autres appartenant au duché de Milan, à l'Empire, ainsi qu'au royaume de Naples, possédé alors par Ferdinand le Catholique, roi d'Aragon. Tels furent les motifs d'une première ligue formée par Louis XII, l'empereur Maximilien et Jules II, contre les Vénitiens (en 1506). Mais ces adroits et sages républicains cherchèrent à conjurer l'orage, en traitant avec le pape, pour le détacher de cette alliance. Maximilien, par ses lenteurs, avorisa-de son côté ces négociations partielles. Jules II, en recevant des Vénitiens dix des places qu'il leur demandait, leur accorda la paix. Cependant Louis XII, persistant dans ses desseins, et toujours fidèle à ses liaisons, envoya du secours au pape, et l'aida à rentrer en possession des villes de Pérouse et de Bologne, qu'il enleva aux Baglioni et aux Bentivoglio.

      La même année, 1506, Jules posa la première pierre de la nouvelle église de St-Pierre, reconstruite sur les dessins du célèbre Bramante, et destinée à devenir le plus bel édifice du monde (Voyez Bramante et Fontana).

      L'année suivante, 1507, fut une époque d'intrigues et de préparatifs pour l'accomplissement des projets déjà commencés. Louis XII, vainqueur des Génois, dont il avait réprimé les mouvements séditieux, commençait à inspirer de l'ombrage au pape ; et les Vénitiens, de leur côté, ne manquèrent pas de relever cette circonstance pour faire naître des soupçons dans l'esprit de Maximilien. Mais Louis XII sut alors se fortifier d'un nouvel allié, dont il enchaîna la cause politique à la sienne par un lien de famille. C'était Ferdinand, auquel il maria sa nièce, en lui abandonnant tous ses droits sur le royaume de Naples. Maximilien fut gagné par les habiles négociations du cardinal d'Amboise ; et la ligue de Cambrai se forma (en 1508). Jules refusa d'abord de s'unir aux trois monarques, mais il s'y décida enfin (en mars 1509), après avoir fait de vaines tentatives d'accommodement avec les Vénitiens. Leur refus de rendre Faenza et Rimini détermina le pape à lancer contre eux une bulle, dont ils appelèrent au futur concile. Jules condamna leur appel comme illégal et téméraire, et les déclara hérétiques et schismatiques, s'ils y persistaient. Cependant les Français, accoutumés à se servir d'autres armes, se trouvèrent les premiers sur le champ de bataille ; et bientôt la victoire d'Agnadel fut le prix de leur loyauté et de leur valeur : l'armée des Vénitiens fut taillée en pièces, après le combat le plus meurtrier. Le général fut fait prisonnier (Voyez Alviano) ; et Louis XII, en dix-sept jours, reprit toutes les places du duché de Milan, que les Vénitiens possédaient depuis de longues années. Cette victoire décida, du sort des Vénitiens sur tous les autres points. Les troupes de Jules, commandées par le nouveau duc d'Urbin, son neveu, achevèrent de conquérir tout ce qui n'avait pas été rendu par le traité précédent. Les Espagnols se mirent en possession de toutes les places que les Vénitiens leur retenaient dans la Pouille. Malgré ses lenteurs ordinaires, Maximilien obtint aussi quelques succès du côté du Tyrol et du Trentin. « Qui n'eût cru les vénitiens perdus ! » s'écrie le Président Hénault : ils ne se découragèrent point. Malgré le peu d'effet que réduisirent leurs premières soumissions auprès de l'empereur et du pape, ils eomptèrent, avec raison, sur la mésintelligence des grandes puissances, qui s'affaiblissent presque toujours en s'unissant. Ils jugèrent que le pape et Ferdinand, désintéressés complètement par les avantages qu'ils avaient obtenus, ne seraient pas éloignés de rompre leurs engagements. Jules II se montra d'abord difficile sur la levée des censures qu'il avait fulminées contre les Vénitiens. Mais, enfin, satisfait des cessions qu'ils lui firent, il accorda la paix aux Vénitiens. Il craignait dans Louis XII un autre Charles VIII, et ne voulait pas se trouver dans la position équivoque d'Alexandre VI. Son intérêt était donc de ménager les ennemis de la France et de lui enlever des alliés. Après avoir pardonné aux Vénitiens, il négocia avec Ferdinand. Ce prince, qui était encore moins scrupuleux sur l'exécution des traités, se prêta facilement à de nouveaux arrangements qui lui donnaient la France pour ennemie. Henry VIII, son gendre, entra dans cette alliance (en 1510). De leur côté, les Vénitiens obtinrent quelques avantages contre les troupes de Maximilien. Jules II, d'autre part, souleva les Suisses, qui firent plusieurs irruptions dans le Milanais ; et Louis XII se vit ainsi attaqué par ceux qui naguère étaient ses alliés. Maximilien lui restait encore fidèle ; mais ce prince irrésolu, intéressé, qui pensait, dit-on, à se faire pape aussitôt qu'il devint veuf, était un ami plus inutile que la Rovère n'était un ennemi dangereux.
      Dans ce nouvel état de choses, qui changeait les rôles et déplaçait les intérêts, Jules II, se livrant à toute la fougue de son caractère, voulut payer de sa personne. Le duc de Ferrare était un de ses principaux ennemis : il résolut de l'attaquer, et commença par l'excommunier. Louis XII protégeait le duc. Cependant, d'après les représentations d'Anne de Bretagne, il hésitait à faire la guerre au chef de l'Eglise. Il fallut consulter les théologiens ; ils décidèrent que la voie des armes était très légitime contre un pontife qui trop souvent ajoutait le glaive de la guerre au glaive de la parole (1). En conséquence, le roi fit avancer ses troupes, commandées par le maréchal de Chaumont, qui apprit que Jules s'était transporté à Bologne, où il pouvait être enfermé. Cet avis lui fut donné par les Bentivoglio, que Jules avait dépouillés de la seigneurie de cette ville, et qui ne cherchaient qu'une occasion de se venger. La cour du pape fut consternée à l'approche des troupes françaises. Jules ne se laissa point abattre ; il négocia, et réussit à tromper Chaumont, qui s'éloigna avec son armée. Jules profita de ce mouvement pour s'échapper de Bologne ; il se porta d'abord sur Ferrare, et bientôt sur la Mirandole, qu'il voulut assiéger en règle, secondé d'un parti de troupes espagnoles et vénitiennes. Les troupes françaises furent bientôt informées du dessein du pape ; et le chevalier Bayard forma le projet de se saisir de sa personne, et de le conduire à Milan. Mais une forte neige, tombée pendant la nuit, dérangea la marche de Jules et le délivra du danger. Il n'en fut que plus ardent à presser le siège commencé, dont lui-même poussa tous les travaux avec une fermeté et une vigueur bien extraordinaires à son âge. Le 20 janvier 1511, la place capitula, et Jules entra par la brèche avec tout l'appareil d'un triomphateur.
      Cependant Louis XII, après avoir consulté son clergé à Orléans, puis à Tours, où il reçut le cardinal de Gurck, envoyé de Maximilien, résolut de convoquer un concile à Pise, pour la réformation de l'Eglise dans son chef et dans ses membres. Les hostilités continuaient en Italie. Le maréchal Trivulce, ayant succédé à Chaumont, avait battu l'armée du pape, et s'était rendu maître de Bologne, dont les habitants brisèrent la statue de Jules, ouvrage du fameux Michel-Ange (2) : pressé par le danger, le pape se réfugia dans Rome, après avoir été témoin de l'assassinat commis à Ravenne, par le duc d'Urbin, son neveu, sur la personne du cardinal de Pavie, qu'il accusait de la perte de Bologne. Le concile de Pise, qui venait de s'assembler, alarmait Jules, auquel on conseilla d'en opposer un autre, qu'il indiqua en effet à Rome, dans l'église de St-Jean de Latran, pour le 19 avril 1512. Le concile de Pise, transféré à Milan, jugea le pape par contumace, et le déclara suspendu de ses fonctions, avec défense aux peuples de lui obéir. Le concile de Latran, de son côté, annula tout ce qui avait été décrété à Pise, à Milan et à Lyon, où les sessions avaient été successivement transportées (Voyez Briçonnet et Carvajal). Pendant ce temps, les chances de la guerre accablaient ou favorisaient tour à tour chaque parti. Les Suisses, à la voix de Jules, avaient fait une nouvelle irruption dans le Milanais. Ferdinand avait joint ses forces aux Vénitiens ; mais les Français, ayant à leur tête Gaston de Foix, gagnèrent la bataille de Ravenne (11 avril 1512). Jules croyait voir les vainqueurs aux portes de Rome. Il ne reprit un peu d'assurance qu'en apprenant l'arrivée de Gonsalve, qui lui était annoncée par Ferdinand. Ce fut alors qu'il lança un monitoire contre Louis XII, mit le royaume en interdit, et s'éleva surtout contre la pragmatique sanction, rétablie à l'assemblée de Tours, en déclarant qu'il ne poserait les armes que quand les Français seraient expulsés de l'Italie. Jules négociait en même temps avec Henry VIII, en lui promettant de déposer le roi de France, et de lui transmettre tous ses droits. Les liaisons du pape avec Henri remontaient à l'année 1505, époque du mariage de ce prince avec Catherine d'Aragon, veuve de son frère : il avait eu besoin d'une dispense, qui ne fut accordée qu'avec difficulté, et sous le prétexte que la princesse n'avait point été ou n'avait peut-être été qu'à peine mariée, vel forum eognüam, disait la bulle en question ; et ce fut ainsi que ce mariage, qui devait produire un jour le divorce et le schisme, servit de motif au lien politique du moment. Au reste, Henry VIII se ligua avec Jules, et opéra dans la Navarre une diversion, qui obligea Louis XII de rappeler une partie de ses troupes, et d'abandonner presque tout le Milanais. Maximilien se disposait à quitter son parti, et le quitta en effet, en adhérant aux actes du concile de Latran. Mais, d'un autre côté, la fortune ménageait à Louis des compensations et des espérances. Ferdinand, qui s'effrayait de l'affaiblissement de la puissance française en Italie, et craignait que le pape ne profitât des circonstances pour chasser les Espagnols comme il s'était débarrassé des Français, Ferdinand prêtait l'oreille aux propositions de la France. Les Vénitiens eux-mêmes étaient sur le point de s'allier avec elle. Voilà quel fut le résultat de cette fameuse ligue de Cambrai, où les principaux chefs de la confédération avaient subi tant de métamorphoses différentes, excepté Louis XII, qui restait le seul invariablement fidèle à ses engagements.

      De grands événements, dont le centre était à Rome, se préparaient pour troubler de nouveau la tranquillité de l'Europe, lorsque la mort vint frapper Jules II, qui expira le 25 février 1515, dans la 71ème année de son âge, et dans la 10ème de son pontificat. Son caractère ne se démentit point dans ses derniers instants : il renouvela ses constitutions contre les élections simoniaques ; il déclara exclus du prochain conclave les pères du concile de Pise, en protestant qu'il leur pardonnait leurs offenses contre Julien de la Rovère, mais non pas celles qu'ils avaient commises contre le pape. La fille de Jean Sforce, Dona Felice, lui demandait la pourpre pour son frère ; il répondit très sévèrement que le sujet n'en était pas digne. Il songea aussi à sa famille, et témoigna le désir qu'on donnât l'inféodation de Pesaro au duc d'Urbin, son neveu, pour récompense des services qu'il avait rendus à l'Eglise.

      Si l'on devait juger Julien de la Bovère comme un prince né sur le trône, élevé au bruit des armes, et destiné à dominer sur les nations, on ne saurait refuser à sa mémoire les honneurs que le vulgaire accorde aux succès qui attestent l'habileté ou la puissance : mais les devoirs du vicaire de Jésus-Christ exigent d'autres vertus. Le pontife abusa de son pouvoir pour satisfaire son humeur guerrière et vindicative. Il sacrifia presque toujours à une vaine gloire ; et trop souvent la tiare du pontife disparut sous le casque du guerrier. Sa politique, dit un écrivain moderne, était audacieuse, inquiète, vacillante. Il abandonnait sans scrupule des alliés généreux qui l'avaient secouru, pour se liguer avec les ennemis qu'il venait de combattre. Son dessein, à l'exemple de ses prédécesseurs, fut de chasser de l'Italie les étrangers, qu'il appelait les barbares ; et, ces barbares, il fut trop heureux de les trouver pour le tirer lui-même du danger. Il voulait détruire ses ennemis, en les divisant, en les opposant tour à tour entre eux, et ne recueillit pas tout le fruit qu'il se promettait de ces intrigues. Les Vénitiens, malgré leurs revers, restèrent encore une puissance formidable en Italie ; les Espagnols conservèrent le royaume de Naples ; et le Milanais, après être rentré pour deux ans seulement sous la domination d'une maison italienne, retomba au pouvoir des Français pour subir ensuite le joug de la maison d'Autriche.

      Jules II est souvent cité dans Le Prince et dans les Lettres de Machiavel. Le politique Florentin avait eu des communications avec lui dans ses missions à Rome. Il l'avait étudié dans toutes les phases de sa fortune ; et personne ne le connaissait mieux que lui. Il admire dans la conduite de Jules cette audace, cette impétuosité d'action avec laquelle il enlevait les succès, en brusquant la fortune ; mais il semble lui refuser cette prudence qui les prépare et les affermit, en laissant mûrir les événements. Cependant on a vu qu'il ne manquait parfois ni de ce calme de réflexion qui suppose du sang-froid dans les difficultés présentes, ni de prévoyance pour l'avenir. Ses mœurs ont été sévèrement critiquées, mais sans doute avec exagération ; car on ne trouve rien de médiocrement répréhensible dans un homme qu'on hait et qui est puissant. L'empereur Maximilien disait : « Bon Dieu, que deviendrait le monde, si vous n'en preniez un soin tout particulier, sous un empereur comme moi, qui ne suis qu'un pauvre chasseur, et sous un pape aussi méchant et aussi ivrogne que Jules ! » Bayle n'a pas manqué de relever ce propos, pour prouver l'intempérance du pape. Cependant, le mot de Maximilien parait être plutôt une boutade, dans le genre de celles de Ferdinand, qui traitait aussi Louis XII d'ivrogne, et certainement personne n'en a jamais rien cru. Il est peu probable qu'un personnage aussi fier, aussi profond politique que Jules, se soit livré à un goût ignoble, et capable de compromettre la discrétion d'un homme d'Etat. Le critique protestant étend cette satire sur des désordres plus honteux encore ; mais il ne l'appuie d'aucune autorité grave et précise. Si Jules n'eut pas les vertus d'un pape, il n'est pas avéré non plus qu'il fut entaché des vices de la dernière classe du peuple. L'abbé Raynal (Histoire du divorce d'Henry VIII) et Laugier (Histoire de la république de Venise) ont tracé son portrait d'une manière moins haineuse et plus conforme à l'histoire.
      Jules II avait suivi les plans d'Alexandre VI : non moins ambitieux que lui, mais plus décent dans sa conduite privée, et plus estimable dans ses actions extérieures, puisque du moins sa bravoure ne fut pas équivoque, il recouvra tous les domaines de l'Eglise, auxquels, du consentement de Maximilien, il joignit Parme et Plaisance, qui en furent séparées depuis. Mais Borgia et la Rovère contribuèrent également à révolter les esprits contre la cour de Rome, et à précipiter la funeste catastrophe de la réforme. Jules II aimait les arts et les lettres ; il les eût mieux protégés, si son pontificat eût été plus tranquille : « Les belles-lettres, disait-il, sont de l'argent aux roturiers, de l'or aux nobles, et des diamants aux princes. » Les circonstances favorisaient ces généreuses pensées. Le beau siècle de l'Italie était à son aurore. Rome s'embellit des chefs-d'œuvre du Bramante et de Michel-Ange (3), à la voix du souverain qui sut connaître leur génie. Bembo, Castiglione, Flaminio, et d'autres savants distingués, obtinrent l'amitié de Jules et méritèrent ses bienfaits. Il enrichit la bibliothèque du Vatican d'ouvrages rares et précieux. Dans le même temps. Raphaël s'élevait sous les yeux du Pérugin ; le crayon et le pinceau de Léonard de Vinci le rendaient déjà l'émule de Buonarotti. Alde-Manuce perfectionnait le bel art de l'imprimerie qui venait d'éclore. Pic de la Mirandole étonnait ses auditeurs par l'immensité de son érudition et les prodiges de sa mémoire. Machiavel traçait d'un style nerveux ses leçons d'une politique hardie ; et la lyre de l'épopée, après avoir passé des mains du Boïardo dans celles d'Arioste, enchantait la cour de Ferrare. Mais il n'était réservé qu'à Médicis de donner son nom à cette brillante époque de l'ère moderne, dont la Rovère avait protégé la gloire naissante.

      Jules II fut le premier qui laissa croître sa barbe pour se donner un air plus majestueux et plus imposant : il fut imité par François ler, et ensuite par Charles-Quint. Cette mode passa aux courtisans, et bientôt au peuple. Jules II eut pour successeur Léon X.


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(1)  On a dit hyperboliquement « que Jules avait jeté les clefs de saint Pierre dans le Tibre, et ne voulait sa servir que de l'épée de saint Paul. » C'est le sens d'une épigramme, citée par Bayle :

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Cum Petri nihil officiant ad prælia claves,
Auxilio Pauli forsitan ensis erit.


(2)  Le statuaire avait donné à la figure une expression si fière, qu'on se demandait si c'était pour bénir ou pour maudire que le saint père étendait sa main sur son peuple. « Ce sera l'un ou l'autre, avait répondu Jules, en apprenant cette question satirique, suivant que les Bolonais mériteront d'être punis ou récompensés. » Le peuple se souvint de cette réponse, et s'en vengea avec fureur.

(3)  Ce ne fut pas seulement comme statuaire que Jules II employa les talents de Michel-Ange ; il le chargea encore d'exécuter les peintures de la chapelle Sixtine. Mais c'était avec d'étranges manières que le pape pressait les travaux de l'artiste. L'impatience et l'impétuosité de Jules ne s'accommodaient guère des lenteurs de l'exécution. Un jour, il demanda vivement à Michel-Ange quand il se proposait de finir ; celui-ci lui répondit : « Quand je pourrai. – Quand tu pourras, répliqua Jules II en courroux ! tu veux donc que je te fasse jeter à bas de l'échafaud ! » (Condivi, Vita di M. Ang., Bottari, et Roscoë, t. 4, p. 253.)  (Biographie universelle ancienne et moderne - Tome 21 - Pages 303-306)




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